• Tri sélectif (Episode 1)

    Tri sélectif (Episode 1)

    À la maison c'est huit que nous sommes. Huit gosses. Une famille nombreuse comme on dit. Une famille comme on n'en fait plus. En fait, la famille c'est surtout ma mère et nous autres, les huit gamins. Pour le père c'est plus compliqué. Vous allez comprendre.

    Moi c'est Simon. Je suis pas le plus vieux de la bande, mais presque. Au-dessus de moi il y a Valérie. Neuf mois d'écart qu'on a tous les deux. Neuf mois tout rond, pas une semaine de plus. Moi je vais avoir dix-neuf ans le mois prochain. Pour ce qui est de l'âge des frangins et des frangines, je vous laisse calculer, je m'y embrouille un peu. Faut dire que pour le calcul j'ai jamais été trop doué. D'ailleurs, question études, y'a pas grand chose où je suis doué. D'après mes profs j'ai pas de facilités, et en plus je suis un flemmard de première. Ils m’ont tous promis un avenir gris, avec en prime des sales boulots. Hey ! J'ai mon brevet quand même ! Ils kiffent ça dans l'éducation nationale, casser les mômes et briser leurs rêves. Donc, Valérie, c'est notre aînée à tous. Et c'est heureux. Parce que les filles, pour les tâches ménagères, elles sont plutôt douées. C'est un peu une seconde nature chez elles. Alors une fille comme aînée, pour la mère c'était parfait. Faut comprendre. Les tâches ménagères, Valérie, il a fallu qu'elle s'y mette très jeune. À cinq ans elle torchait mon petit frère, Aldo, qu'est né plus de deux ans après moi. Deux ans, c'est beaucoup. La mère avait pourtant pas fait vœu d'abstinence. Elle nous a toujours dit que l'abstinence c'était pas son truc. Des hommes, donc des pères possibles pour nous, elle en a eu pendant cette période ! Enfin, revenons à Aldo. Pourquoi il s'appelle Aldo celui-là, on n'a jamais su. Quand on en parle, la mère nous dit qu'à l'époque ça lui avait semblé normal. Et aujourd'hui c'est le seul de la famille à avoir un drôle de blase. Moi je pense que son paternel est rital. Quand j'en parle à Aldo il me répond que le mien devait être cureton. Il dit que Simon c'est un prénom de cureton. Moi je trouve ça plutôt marrant l'idée d'être fils de cureton. Parce que justement les curetons ils appellent tout le monde fils, mais ils n'ont jamais de rejetons à eux perso. Enfin, c'est ce qu'ils disent... Après Aldo, toujours dans l'ordre de la chronologie, il y a Mégane et Renaud. Oui, il y en a deux, c'est des jumeaux. Enfin, des faux jumeaux. Question ressemblance, c'est vrai, quand on les voit on les confond pas. Un gars une fille, pour se tromper, faut le faire exprès… Mais question faire qu'un, je vous assure qu'ils font la paire ces deux-là. Pour les blases, cherchez pas. Sûr que leur père bossait à Billancourt. C'est pas possible autrement. Personne d'autre aurait pu avoir une idée aussi nulle pour nommer des jumeaux. Eux ils sont peut-être faux, mais la connerie des autres gamins c'est une vraie de vraie. Faut vous imaginer ce que les jumeaux ont subi à l'école. Encore heureux qu'ils avaient un grand frère, moi en l'occurrence. Quand t'as dix ou onze ans, un grand de quatorze ou quinze, ça impressionne. Et question impressionner, moi j'aime plutôt ça. Attendre les chieurs à la sortie de l'école pour leur apprendre un peu ce que c'est que l'esprit de famille. Et puis Mégane elle a vite appris à se débrouiller toute seule. Petite, quand on l'embêtait rapport à son nom, elle avait un truc infaillible. Ni une ni deux elle s'asseyait par terre et se mettait à hurler. Une vraie sirène ! Les instits y radinaient presto fissa, en deux minutes ils avaient les oreilles en compote. Ils auraient fait n'importe quoi pour qu'elle se taise. Même punir des gamins qu'avaient rien fait. Mégane elle disait que c'était pour les fois où ils auraient eu l'idée de faire. Avec l'âge elle a mis au point une autre technique. À la première réflexion, hop ! Elle se jette sur le gamin et elle lui lacère le visage avec ses ongles. Des ongles très durs qu'elle taille exprès en pointe. Les moqueurs ils se retrouvent défigurés et ils beuglent en appelant leur mère. Ce petit cirque, ça calme, et Mégane plus personne la cherche. Même quand elle se fait virer d'un collège, sa réputation la suit, ça en impose d'office.

    Adèle c'est une peste. Mais je l'aime bien. Elle est venue au monde un an et demi après les jumeaux.  Menteuse, roublarde, faiseuse d'embrouilles. C'est comme ça qu'elle se construit. Tant qu'elle entourloupe pas les gens, elle est pas contente. Elle, quand elle parle de son père, elle y va pas avec le dos de la cuiller. Son père, il est ambassadeur. Au Mexique, au Sri Lanka ou en Ethiopie, c'est au choix. Toujours des putains de pays vachement lointains. C'est pour ça qu'il ne peut pas revenir souvent qu'elle dit. Adèle, ce qu'elle aime, c'est être méchante. Par exemple elle adore piquer les petits amis de ses copines. Pour elle c'est pas difficile. Niveau flirt elle promet beaucoup plus que la moyenne des filles de son âge, alors les garçons bien sûr ça les attire. Son scénario est simple. Elle s'arrange pour que le type rompe avec sa petite copine et s'acoquine avec elle. Manque de pot, juste avant d'aller plus loin avec lui, Adèle le largue comme une vielle chaussette. Et elle passe au suivant. Une fois un gars a voulu se suicider pour elle. Il avait avalé plein de médicaments en buvant pas mal de bière. C'était pas trop méchant. Il avait eu la courante pendant une bonne semaine et tout était rentré dans l'ordre. J'avais jamais vu mon Adèle aussi épanouie. Je crois que depuis ce jour elle ne rêve que de ça : qu'un type calanche pour ses beaux yeux. « Ou une des greluches abandonnées, ce serait pas mal non plus », elle m'a confié les yeux brillants d'excitation.

    Lucien, lui, il est né une année après Adèle. Son truc c'est le commerce. Vrai, paraît qu'il y a une bosse pour ça, et le Lulu il l'a. Tout petit c'était la terreur des bacs à sable. Il piquait les teut teut des petits. Bien sûr les mômes ils beuglaient, ils crachaient toutes les larmes de leurs yeux et les mères elles étaient bien embêtées. Elles pensaient buller tranquille pendant que leur rejeton farfouillait dans le sable. Et elles se retrouvaient avec un chiard inconsolable qui rameutait tout le quartier. Mon Lulu il regardait la scène une petite dizaine de minutes et il filait voir la mère en lui annonçant triomphant qu'il venait de retrouver la tétine. Ça loupait jamais, la mère était tellement jouasse qu'elle lui filait un bonbon ou un petit gâteau. Au collège il vend à peu près tout ce dont peuvent avoir besoin ses camarades de classe. Magazines érotiques, cigarettes, canettes de bière. Le commerce, on le dit jamais assez, c'est un métier à risque. Un soir il est rentré avec plein de bosses. « Un client mécontent ? » je lui ai demandé. « Non, un concurrent furieux. » Ouais, c'est pas toujours de tout repos le commerce, mais Lucien se décourage pas. Il veut devenir représentant, pour vendre des trucs inutiles à des gens qu'ont pas d'argent. C'est ça qui l'amuse Lucien, et je suis sûr que dans son créneau il aura un vache de succès.

    Et puis il y a Lucie. Lucie, notre petite sœur à tous. Après elle, la mère elle a dit « Stop, plus de mômes. Y'a déjà bien assez de bouches à nourrir comme ça. En plus les hommes c'est tous feignasses et compagnie, on peut pas compter sur eux, alors basta ! On jette l'éponge et on passe à autre chose. » Je crois que le chirurgien a profité de l'accouchement pour lui couper des trucs. De ces trucs qui font que quand tu les as pas, tu peux plus avoir de môme. Pour le reste, ça change rien. C'est pas à moi que la mère a expliqué ça, moi je suis un gars, les mères parlent pas de ces choses avec les gars. C'est à Valérie. Mais Valérie me l'a répété. Valérie me raconte tout. Tous les deux on n'a pas de secret. Donc, Lucie c'est un peu notre petite dernière à nous tous. Notre chouchou. Le prénom, c'est nous qui l'avons choisi. On s'est dit comme ça, si c'est la dernière, on a quand même un peu le droit de la baptiser.

     

    ©Pierre Mangin 2016

     

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