• Tri sélectif (Episode 2)

    Tris sélectif (Episode 2)

    Voilà, vous connaissez la famille maintenant. Et à moins que vous soyez total branquignol, vous pigez pourquoi ce qui touche au père c'est plus vague. Disons que des pères il y en a sept. On s'en tire à bon compte, pourrait y en avoir huit ! Mais vous savez déjà qu'un d'entre eux a réussi un doublé. Faut comprendre qu'on pourrait pas vivre avec tous ces pères, ça serait un sacré boxon. Dans les familles normales, de père il y en a qu'un. Dès fois deux, mais alors là il y a pas de mère. Nous, on en a juste vu défiler quelques uns. Des pères, et d'autres qui auraient pu l'être. Question de chance, ou de cycle comme dit ma grande sœur Valérie. Des qui nous avaient plutôt à la coule, d'autres qu'étaient de vraies peaux de vaches. Je me souviens d'un, il pouvait pas nous blairer. Il nous filait des beignes en douce et des coups de pieds dans le derche comme ça, sans raison. Cadeau de la maison il disait. Tu parles d'un cadeau ce type ! Le soir il se calait devant la télé, la bouteille de jaune pas trop loin, et il bullait tranquille pendant que la mère turbinait. Nous, les mômes, fallait surtout rien lui dire. Monsieur travaillait, monsieur était fatigué, monsieur avait besoin de calme. Si on se pointait dans le salon, gare ! Il avait la main leste le bougre ! Passer à côté de son fauteuil, c'était à éviter. Son truc c'était de nous flanquer une grande tape sur la nuque avec le dos de la main. Ça nous arrachait un cri de douleur. Lui ça le faisait marrer. Il se bidonnait encore plus quand, déséquilibré par la baffe, on se rétamait par terre. Avec Valérie on s'est dit, celui-là, faut le virer. C'est vrai, ça s'imposait. On n'allait pas rester à se prendre des calottes sans rien dire tout de même ! Restait à savoir comment s'en débarrasser. J'ai pas fait beaucoup d'études, mais question idées, j'suis jamais en manque. Surtout quand il s'agit de faire décaniller un gonze plus vite qu'il le voudrait. D'abord j'suis allé dans le frigo. J'ai pris tous les glaçons et je les ai mis au fond de l'évier. Sans oublier de faire couler l'eau chaude dessus pour bien les faire disparaître. Quand le soir ce paternel a voulu se faire son jaune, il n'y avait que des bacs vides dans le freezer. Comment ça l'a mis de méchante humeur ! Ce soir-là les petits ont pris de l'avance sur l'apprentissage des gros mots ! Il les gueulait par dizaines ! Son jaune tiède, il l'a pas digéré. Mais le lendemain soir, quand il a voulu se servir son jaune... Les bacs à glaçons étaient tous pleins, pas de problème de ce côté. Sa bouteille de jaune, en revanche... Passée par l'évier elle aussi. Là le type était vraiment furieux. Il m'a regardé, j'ai bien cru qu'il allait me tuer ! J'avais pris mon air innocent, l'air qu'on me donnerait le bon Dieu sans confession comme dit ma mère. Du coup il a pas osé me battre. Il a préféré partir en claquant bien fort la porte de l'appartement. « Puisque c'est ainsi, qu'il criait, je m'en vais au bistrot. Au moins là-bas j'arriverai à prendre un peu de détente ! » Aller au bistrot, avec Valérie, on savait ce que ça voulait dire. Ça voulait dire qu'il allait rentrer très tard, très fatigué, tellement fatigué qu'il aurait du mal à marcher droit. Le rêve pour nous... Quand tout le monde a été couché, avec Valérie on a préparé l'appartement pour le retour du sale type. Derrière la porte, en équilibre sur une chaise, on a installé toutes les casseroles de la cuisine. Ensuite on a glissé la table basse du salon juste devant l'entrée. Puis on a déplacé les chaises un peu partout en tendant du fil de pêche entre elles. Enfin j'ai dévissé toutes les ampoules de l'entrée, du couloir, du salon et de la cuisine. C'était minuit pétant quand on a entendu la porte d'entrée grincer. Ça a pas loupé, deux secondes après Badaboum ! Bling ! Bim ! Baoum ! Concert de casseroles suivi d'une belle envolée de jurons. J'entendais aussi le « Clic Clic » de l'interrupteur. Je mettais ma main sur la bouche pour pas éclater de rire ! Ensuite, Patatras ! J'imaginais le tibia dans la table et la chute du bonhomme. Re poussée de jurons, bien forts ceux-là. Du coup Lucie s'est réveillée, et a commencé de pleurer. Suivie par Adèle. Et « Ouin », et « Ouin », des gros pleurs bien stridents. Dans l'entrée, toujours des jurons et tentative de se redresser. Re Patatras dans le fourbi de chaises ! Et là injures, menaces de mort, tout le cinéma quoi. Moi j'en pouvais plus de me mordre la main pour pas rigoler. C'est à ce moment que les voisins ont commencé de taper dans les murs. Boum ! Boum ! Boum ! Bam ! Bam ! Bam ! Les cloisons en tremblaient, et l'autre en rajoutait dans les gueulades ! Alors le voisin du dessous est monté. Dans l'escalier on l'entendait crier lui aussi. Que c'était une honte un ramdam pareil, qu'on allait voir de quel bois il se chauffait. L'autre avait dû réussir à se sortir des fils de pêche parce qu'on l'a entendu aller sur le palier. Dans les appartements à côté, réveillés par tout ce barouf, d'autres mômes s'étaient mis à bramer. Sur le palier on a entendu le voisin expliquer sa manière de penser. Et puis un gros bruit un peu mou. Et puis plus rien. Je crois que le fouteur de torgnoles il était sonné. N'empêche, on l'a plus revu !

    Du coup, avec les frangins et les frangines, on s'est juré de plus se laisser faire. C’est pas parce qu’on n'a pas de père qu'il nous faut supporter n'importe quel guignol de remplacement. Alors on en a viré quelques uns. Je me souviens d'un gros baraqué un peu balourd. Celui-là il a pas supporté que Lucien vomisse dans son assiette soir après soir. La première fois il a eu le sourire gêné du gars poli. L'air de dire c'est pas grave, c'est qu'un môme. Le lendemain il a pas souri. D'autant que les vomissures avaient largement éclaboussé son polo. Après une semaine de ce régime le type avait perdu sept kilos ! Incapable de manger qu'il était ! Et le huitième soir on l'a pas vu. La mère s'est contentée de ranger son couvert et on a mangé. Lucien n'a même pas vomi ! Il y a eu Jean-Paul aussi. Celui-là on a eu un mal de chien à s'en débarrasser. Il avait décidé de nous mater. Oui, de nous mater ! Pareil que des délinquants multi récidivistes... Tous les soirs il nous bassinait avec des grands discours sur l'éducation, la politesse, le savoir vivre, mouche ton nez avant de dire bonjour à la dame, lave-toi les mains pour passer à table, regarde-moi dans les yeux quand j'te parle, réponds pas quand on t'engueule, fait pipi avant d'aller au lit et tout un tas de trucs du même acabit. Le problème c'est que la mère en pinçait pour ce type. Elle disait qu'il allait nous donner l'éducation qui nous manquait. Il a fallu ruser. Le soir il faisait le tour des lits, soi-disant pour nous dire bonne nuit, en fait c'était pour savoir si on était tous couchés et si on n'avait planqué des bandes dessinées sous les draps. Un soir il fait son tour, comme d'hab. Manque de pot, Mégane elle se met à hurler, à crier que le Jean-Paul il passe sa main sous sa chemise de nuit, pour caresser ses fesses et vérifier si ses nichons ils poussent bien. Le Jean-Paul il avait beau jurer aux grands dieux que c'était que des mensonges, la mère elle en avait après lui. D’autant qu’Adèle et Lucie fourbissent la seconde couche. En racontant qu'avec elles aussi le Jean-Paul il était pas bien net. Qu'il faisait que leur raconter des trucs cochons en essayant de mettre ses mains là où il fallait pas... Du coup la mère elle l'a viré sans chercher à comprendre. Lui d'abord, en le traitant de tous les noms jusqu'à ce qu'il soit en bas de l'escalier, ses affaires ensuite. Par la fenêtre ses affaires ! Après cette scène épique, la mère a consolé les filles en leur promettant que ça n'arriverait plus jamais un truc pareil, le salaud, on n’a pas idée mes petites chéries, mes petits anges à moi. Des bisous, des larmes, encore des bisous et on est tous retournés se coucher. Moi j'ai sorti mon carnet secret et j'ai mis une croix devant le prénom du tripoteur.

    Oui, des pères on en a vu défiler quelques uns. Alors dans tout ce fatras savoir lequel est le mien... c'est une autre histoire. D'ailleurs je m'en fous un peu. Le principal c'est de se dire qu'on part dans la vie avec quatre frangines et trois frangins, une mère qu'assure grave, et ça, tous les raisonnements du monde n'y peuvent rien, ça c'est une sacrée jolie chance... C'est la vie de famille, la vraie, et c'est beau, vous trouvez pas ?

     

    ©Pierre Mangin 2016

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  • Commentaires

    2
    nblancboux
    Mardi 27 Septembre 2016 à 11:34

    Pierre, Comment fais-tu pour trouver toutes ces belles idées ??? Super !

    Bisous

      • Mardi 27 Septembre 2016 à 18:44

        Je regarde autour de moi, je laisse aller mon imagination. Quand j'en suis au stade de l'écriture j'essaie de laisser une grande marge de liberté à mes personnages. Ils m’étonnent souvent et c'est bien ainsi !

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