• Un petit Coin de Paradis

    Un petit Coin de Paradis

    Quand Il m’a annoncé qu’Il allait dans un avenir proche m’adjoindre une compagnie, je me suis réjoui sans aucune arrière-pensée. À la longue la solitude me pèse un peu. Imaginez… Des heures, des jours, des semaines entières sans parler à quiconque. Parfois le temps semble long. Alors je me surprends à parler aux animaux. Ils sont une palanquée ici, une vraie ménagerie ! Je leur raconte mes états d’âme, mes envies, mes projets. Ils me regardent avec des yeux chargés d’affection. Quoique leurs regards reflètent souvent davantage d’incompréhension et d’indifférence que d’affection. Mais bon, j’avais fini par me faire à cette situation. L’avantage de parler à un chien, un chat, une girafe, un rossignol ou un singe, c’est de n’être jamais contredit. Mais à la longue la contradiction me manquait. Être contredit, devoir argumenter, s’envoler vers les sommets du raisonnement et de la dialectique, quand on est comme moi un homme amoureux des mots, c’est une vraie gageure. Un chat ne vous dira jamais que vous avez tort. Une tortue non plus. Au pire le chat vous montrera son derrière en effectuant un demi-tour chaloupé, et la tortue rentrera dans sa coquille. Comment interpréter ces signaux ? Le langage gestuel des animaux n’est pas toujours très clair.

    Un soir Il m’a donc annoncé que j’allais avoir de la compagnie. Bien, très bien, je n’étais pas contre l’idée, au contraire. Je ne tenais pas non plus à prendre des habitudes de vieux garçon, des petites manies de célibataire grincheux. Ne souriez pas, ces choses là arrivent plus vite qu’on ne le croie. Et j’espérais secrètement que la compagnie en question ne serait pas du même sexe que moi…

    C’est arrivé un matin. Je l’ai tout de suite senti, dès le réveil. Une douleur sourde dans la poitrine. Il s’est excusé, un peu embarrassé :

    — Oui, pour la compagnie dont je t’ai parlé, je n’ai trouvé personne. J’ai dû la fabriquer de toutes pièces. Et cette nuit, pendant ton sommeil, je me suis permis de te prélever une côte…

    — Charmant ! J’aurais quand même bien aimé être prévenu avant !

    J’ai essayé de me lever, la douleur m’a arraché un cri. Enlever une côte pendant le sommeil, en voilà une manière de traiter les gens ! Il voyait bien que j’étais contrarié et tentait de m’adoucir :

    — D’ici deux ou trois jours, tu ne sentiras plus rien, tu ne te souviendras même pas de cette petite contrariété.

    — Petite contrariété ! Je voudrais t’y voir ! Imagine que je vienne dans ton sommeil et que je t’enlève un morceau ? Tu serais furieux !

    — Tu sais bien que je ne dors jamais. Et puis tu n’as jamais été très doué de tes mains. Alors pour la chirurgie, il faudra patienter…

    Je restais bougon, bien décidé à lui faire payer cette côte prélevée sans mon consentement. C’est alors qu’Il m’a proposé de me présenter. D’un air maussade j’ai accepté.

    Il a claqué dans ses doigts, elle est apparue. Ça n’avait rien d’un tour de magie, plutôt un coup monté pour m’amadouer.

    Pour être amadoué, je l’étais… J’avais en face de moi, la femme canon ! Jamais encore je n’avais vu de femme, pourtant je savais que la personne qui me regardait en était une. Et canon en plus, je crois que je vous l’ai déjà dit. Du coup je me suis trouvé un peu bête de tirer une gueule aussi maussade alors qu’elle était tout sourire.

    Il a fait les présentations :

    — Eve, je te présente Adam dont je t’ai longuement parlé. Adam, voici Eve, la compagne que je t’ai réservée.

    Entre ses dents Il a rajouté à mon intention :

    — Me pardonneras-tu ta foutue côte ?

    Si je pardonnais ! Il aurait même pu m’en prendre deux, trois, davantage encore ! Elle était superbe Eve ! Par certains côté elle me ressemblait (j’avais eu l’occasion de me regarder sur le miroir d’un petit lac), mais, comment dire, elle me ressemblait en mieux ! En moins anguleux, plus en courbes. Pour le coup, rien à dire, le boss avait fait du bon boulot.

    Je n’avais tellement rien à dire qu’au lieu de souhaiter la bienvenue à Eve, je bafouillai une série de banalités incompréhensibles.

    — Bon, les présentations sont faites, je vous laisse, a conclu le Ponte.

    Et Il a disparu. Il est comme ça, il apparaît, il disparaît, j’ai parfois l’impression que ça l’amuse.

    Nous étions plus que tous les deux. J’ai proposé à Eve de faire un petit tour dans le jardin. Cette idée toute simple l’enthousiasmait !

    Je l’ai prise par la main et l’ai emmenée sur le large chemin bordé de roses multicolores qui emmène autour du grand lac aux eaux turquoise. Nous étions nus tous les deux, sans que cela ne crée la moindre gêne entre nous. J’avoue même que je la détaillais. Elle était si jolie. Je m’étonnais de nos différences. Au niveau de la poitrine entre autres. Alors que la mienne était plate, poilue, son buste s’ornait de deux délicieux mamelons dont la forme rappelait celle des poires. De ces jolies poires fermes et savoureuses qui poussent dans le verger. À leurs sommets je ne me lassais pas d’admirer deux petits tétons entourés d’aréoles sombres. C’est bien simple, comme les poires, j’avais envie de saisir les deux mamelons entre mes mains pour les croquer à pleine bouche !

    En la regardant sous toutes les coutures j’ai bien vu qu’elle n’était vraiment pas comme moi. Il lui manquait quelque chose. À l’entrejambe, si vous voyez ce que je veux dire… C’est vrai que le Big Chef travaillait d’arrache pied depuis un certain temps, Il ne s’accordait pas beaucoup de repos. J’ai pensé qu’Il était fatigué et qu’Il n’avait pas tout à fait achevé celle qu’Il m’avait choisie comme compagne. Je me disais aussi que pour les commodités, ça allait être un peu compliqué pour elle. En même temps, visuellement, c’était plutôt pas mal. Et si le Patron, au lieu de bâcler sa dernière création comme je l’avais un temps pensé, avait tenu compte des imperfections du premier modèle, moi en l’occurrence, pour parachever le second ? Au niveau esthétique, c’était certain, Eve était plus réussie que moi. Moins de poils partout, des formes plus arrondies, une élégance naturelle que je ne possédais pas. Et puis, cet appendice qui pend entre mes jambes toute la sainte journée, on ne peut pas dire que ce soit la panacée. Il se balance, ballotte, se coince dans les branches quand je grimpe à un arbre…

    Avec Eve nous avons vécu des jours magnifiques. Je lui ai fait visiter mon jardin, notre jardin désormais, dans ses moindres recoins. Nous parlions de tout et de rien, mangions de ces fruits gorgés de sucre dont le jardin regorge, jouions à cache-cache ou à nous poursuivre dans les dédales de sentiers et de chemins. Le soir nous dormions côte à côte, épuisés et ravis. Il arrivait que nous dormions l’un contre l’autre et c’était toujours un bonheur de m’assoupir au contact de sa peau si douce. Une douceur qui se rapprochait un peu de celle de la peau des pêches juteuses que j’affectionnais particulièrement.

    Bienveillant, le Big Boss surveillait parfois de loin nos jeux et nos découvertes. Je pense qu’Il était content que je trouve la compagne qu’Il m’avait choisie à son goût. Et moi j’étais content qu’Il n’ait pas besoin de me prélever une autre côte !

    Un petit Coin de Paradis

    Un matin à mon réveil, Eve n’était pas là. Elle s’était réveillée avant moi et avait décidé de se promener seule. À son retour j’ai tout de suite vu que quelque chose la chagrinait.

    — Il y a un coin du jardin où tu ne m’as jamais emmenée. Pourquoi ?

    C’était vrai. Le Patron permettait tout, que l’on mange ses fruits, que l’on cueille ses fleurs et même qu’on casse ses roseaux pour en faire des flûtes ou des sarbacanes pour taquiner les grenouilles à l’affût sur les feuilles de nénuphars. Mais Il interdisait que l’on s’approche d’un arbre planté au beau milieu du jardin mais dissimulé par d’épais fourrés. Un arbre qui donne des fruits ne ressemblant à aucun autre, des fruits entre la pomme et la grenade.

    — Il défend que l’on s’approche de l’arbre, ai-je répondu à Eve. Et Il interdit avec la plus grande vigueur que l’on cueille et mange ses fruits. Tu n’aurais pas dû aller là-bas, Eve, Il ne va pas être content.

    — Je sais pourquoi Il nous interdit de manger les fruits de cet arbre. Si on en mangeait on deviendrait son égal. Nous serions aussi patron que lui ! Le monde tournerait en autogestion, ce serait le paradis !

    — Mais c’est déjà le paradis ! Qui t’as raconté tout ça ?

    — Un serpent, lové sur une branche de l’arbre. Il n’a pas peur de s’en approcher lui ! Il fait même la sieste dessus. Et que lui est-il arrivé ? Rien du tout ! Il va très bien. Allez viens avec moi !

    Eve m’a pris par la main et m’a entraîné en riant vers le milieu du jardin. Arrivée devant l’arbre elle a cueilli le plus gros de ses fruits et a croqué dedans à pleines dents. Avant d’en cueillir un deuxième et de me le tendre :

    — Vas-y, manges-en toi aussi. Tu verras, Il ne nous dira rien. Il ne pourra pas, nous serons son égal !

    Elle avait du jus qui dégoulinait à la commissure de ses lèvres. D’un coup de langue gourmand elle l’a essuyé. C’est vrai qu’il était appétissant ce fruit. Presque aussi appétissant qu’Eve. J’ai croqué. C’était la première fois que je lui désobéissais. Je crois que je m’en moquais un peu.

    Après tout est allé très vite. Nous avons beaucoup ri et chahuté comme deux petits marcassins en goguette. Et puis, et puis, nous nous sommes poursuivis… Quand enfin je suis parvenu à la rattraper (Eve court plus vite que moi), je l’ai enlacée. Et de la sentir comme ça, tout contre moi, ça m’a fait quelque chose. Eve est devenue toute languide Nous avons cessé de rire, nos souffles sont devenus courts, nos bouches se sont cherchées… Nos mains, nos langues, nos corps aussi. En un éclair nous avons réalisé combien nos différences physiques étaient bonnes. Et nous nous sommes endormis, fourbus, détendus comme jamais encore nous ne l’avions été.

    Ce sont les pas du Manitou qui nous ont réveillés. Il avait son pas de quand Il est en colère. Nous nous sommes levés à la hâte, j’ai arraché deux feuilles de bananiers pour cacher notre nudité.

    Le Boss était furieux.

    En nous voyant Il a explosé :

    — Qui vous a dit que vous étiez nus ?

    Pour la première fois je n’osais soutenir son regard.

    — Vous avez mangé le fruit de la connaissance du bien et du mal alors que je vous l’avais défendu ? C’est ça ?

    Nous n’avions pas besoin de répondre. Il savait, c’était sûr. Il sait toujours tout.

    — Adam ! Pourquoi as-tu fait ça ?

    En regardant mes doigts de pieds j’ai lâché :

    — C’est Eve qui me l’a donné…

    Bien sûr j’avais un peu honte. Mais que pouvais-je dire ?

    Eve a tenté d’accuser le serpent.

    Le Patron nous a chassé sans ménagement. En moins de deux minutes nous étions dehors, et je savais qu’il était inutile d’insister. Quand Dieu dit, Il fait.

    Nous avons erré de longues heures, à la recherche d’une grotte, d’un abri, enfin de quelque chose qui puisse nous abriter pour la nuit. Car à peine franchies les grilles du jardin, nous avons compris que la météo ne serait plus jamais la même. Froidures de l’hiver, brûlures de l’été, vents, orages, grêles, tempêtes… Et les arbres fruitiers, il fallait marcher des heures et des heures pour en trouver. Bien souvent des oiseaux étaient passés avant nous, il ne nous restait que quelques fruits pourris ou pas encore mûrs…

    Avec Eve nous nous sommes organisés. Son ventre s’arrondissait, j’avais des responsabilités. Nous avons bâti une cahute assez solide pour nous protéger des intempéries. Et surtout pour protéger le petit rejeton que nous n’allions pas tarder à recevoir.

    Nous avons domestiqué le feu. Ça nous aide bien. Le soir nous nous asseyons devant lui avec Eve. Et nous parlons de notre petit coin de paradis. J’ai eu beau chercher, impossible d’en retrouver le chemin. Notre paradis est perdu, définitivement perdu j’en ai peur.

     

    ©Pierre Mangin 2017

     

    « Les 7 Capitaux, la paresse. Un Dîner de Saint-ValentinL'Ouverture de la grande surface culturelle (Episode 1) »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :