• La Bibliothèque de l'écrivain

    Avez-vous remarqué combien l'évocation de la bibliothèque de l'écrivain impose le respect ? C'est que la bibliothèque de l'écrivain c'est un peu son église. Le Saint des Saint dans lequel on ne pénètre pas sans la plus grande solennité, le lieu sacré dont la seule vision suffit à nous rendre humble. Regardez ces photographies d'écrivains se faisant tirer le portrait dans leur bibliothèque, qui est aussi, bien souvent, leur bureau. Ils posent complaisamment, le visage éclairé d'un sourire mystérieux. Le sourire de celui qui sait le pouvoir des mots, qui connait la puissance de la littérature. Derrière eux, justement, des étagères croulantes de livres. Certaines portent avec élégance de beaux ouvrages en cuir, aux tranches dorées à l'or fin ; sur d'autres s'alignent des volumes de la célèbre collection blanche d'un non moins célèbre éditeur parisien ; alors que d'autres encore soutiennent des piles de livres aux formats variés et à l'équilibre instable. De-ci de-là quelques bibelots viennent interrompre ce bel ajustement digne d'un bouquiniste. Un phare en porcelaine ; une photographie jaunie dans un cadre de bois brut ; une voiture miniature en métal peint, vestige d'une enfance éloignée... Comme ce doit être bon d'être assis sur ce vieux fauteuil en cuir défraîchi, face à ce désordre joyeux et chaleureux en même temps. Tirer un livre des étagères, s'y plonger tout en se laissant bercer par le ronronnement du chat qui somnole vautré sur un tapuscrit. Oui, dans la bibliothèque de l'écrivain, le chat n'est jamais bien loin. C'est bien connu, l'écrivain aime les livres et les chats.

    Bien à l'abri entre leurs innombrables pages, les bibliothèques contiennent le monde. En cela celle de l'écrivain ne diffère pas des autres. Elle est cependant unique, vous l'aviez deviné... Elle recèle dans ses rayonnages un trésor rare, un joyau inestimable : le germe, le commencement, le début... Appelez-le comme vous le voudrez, la bibliothèque de l'écrivain cache en son sein la Genèse. Elle renferme ce qui fait que l'écrivain est ce qu'il est. Elle détient le pourquoi et le comment, le commencement de toutes choses. Les livres fétiches, les livres références, les livres fondateurs, les livres qui ont déclenché chez l'écrivain ce désir un peu fou d'écrire. Regardez bien, penchez-vous sur la photographie, prenez une loupe si nécessaire et observez. N'apercevez-vous pas des ouvrages aux tranches usées ? Aux pages écornées à force d'avoir été tournées ? N'apercevez-vous pas des volumes gonflés par toutes sortes de marque-pages glissés pour retrouver au plus vite des passages clefs ? C'est vers ces livres qu'il faut se tourner pour comprendre. Ce sont eux qui sont à l'origine. Lectures de l'enfance ou de la jeunesse ils ont imprimé leur marque indélébile. L'écrivain les porte en lui, il revient s'y désaltérer, il y puise de quoi continuer. Ecoutez l'écrivain nommer celles et ceux qui lui ont transmis la foi, légué le virus. Ecoutez les trémolos dans sa voix. Ils en disent long sur son admiration, sa vénération même ! Certains vous parleront de Stendhal et de ses phrases parfaitement ciselées. D'autres de Céline et de sa prose passée à la moulinette de l'oralité. Tel écrivain ne se lasse pas d'évoquer le coup de poing ressenti en lisant Albert Cohen quand d'autres ne jurent que les anglos saxons. Je connais un écrivain qui s'est emporté dans une librairie. Ou, plus exactement dans ce qu'il est convenu d'appeler une grande surface culturelle. Il commandait un roman de Marcel Aymé. Et la vendeuse avait eu l'outrecuidance de faire un commentaire pour le moins déplacé... « Marcel Aymé... Oui, bien sûr, des livres pour enfants ». Fâcheux commentaire vous en conviendrez. Commentaire d'autant plus malvenu que, détail ignoré par la vendeuse, Marcel Aymé figurait en bonne place au Panthéon personnel de l'écrivain ! L'infortunée vendeuse se souvient encore de la charge de son client... « Comment osez-vous réduire Marcel Aymé au statut d'écrivain pour enfants ? Aymé est un grand parmi les grands, un de ceux que l'on lira encore dans cent ans, deux cents ans même ! Ses personnages sont d'une réalité à vous couper le souffle, ses incipit sont des chefs-d'œuvre à eux seuls. Et d'ailleurs, écrivain pour enfant, qu'est-ce que cela signifie ? Qu'on se trouve confronté à de la sous littérature ? Mais c'est tout le contraire madame ! Pour un écrivain être lu par un enfant est une consécration. Et puis vous oubliez que les plus grands cinéastes ont adapté les romans de Marcel Aymé. Le succès a toujours été au rendez-vous, madame, de ses romans on a tiré des films populaires qui marchent toujours aujourd'hui. Alors écrivain pour enfants... Laissez-moi rire ! » Sur cette parole l'écrivain avait tourné le talon, sans finaliser sa commande, laissant la vendeuse un peu hébétée par ce soudain déferlement. C'est vrai, quand on parle à l'écrivain de ses « maîtres » en littérature, il est volontiers susceptible : pas question de laisser ternir l'icône. Et pour lui, c'est une certitude, Marcel Aymé qu'il a découvert dès son plus jeune âge a joué un rôle considérable dans son désir d'écrire. Evitez aussi de lui dire que Giono a joué le jeu de Pétain ou que la poésie de Prévert est indigne de figurer dans La Pléiade. À coup sûr vous vous attireriez ses foudres ! Lui qui est d'un naturel plutôt bonhomme, ne cherchant noise à personne, préférant arrondir les angles que rentrer dans le chou de ses détracteurs, devient chatouilleux quand on égratigne ses idoles littéraires. À l'heure où des amuseurs publics se font écrire des biographies élégiaques par quelques nègres dociles, il défend toutes griffes sorties les auteurs parés, selon lui, d'un triple A majuscule. Des William Trevor, des Paul Auster, des Raymond Queneau, des Nicolas Gogol, des Raymond Radiguet et bien d'autres...

    En revanche, si vous vous avisez de questionner l'écrivain sur ses livres de chevet, prévoyez d'être confortablement installé : il peut devenir intarissable... Lancé sur ses auteurs favoris, l'écrivain abandonne son penchant taiseux pour devenir volubile. Tout en affirmant haut et fort que la prose de Gogol le laisse sans voix tant il la trouve admirable, il vous en parlera deux heures durant ! Et en rien il ne sera gêné de disserter une journée entière sur Edna O’Brien, Jonathan Coe ou Fred Vargas.

     ©Pierre Mangin 2017

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  • Les Rituels de l'Ecrivain

    L'écrivain est un homme de tradition, c'est bien connu. Ô, j'en entends déjà certains parmi vous protester. Comment ça, l'écrivain un homme de tradition ? Mais c'est tout le contraire ! L'écrivain est l'homme de l'avenir, c'est un révolutionnaire. Les traditions il les bouscule, il les jette aux orties, c'est un empêcheur de tourner en rond ! Calmez-vous, nous sommes d'accord. L'écrivain est tout cela. C'est sur lui qu'il faut compter quand une société veut aller de l'avant, il est celui qui dérange les consciences, les secoue. Il est celui qui dénonce, rend compte. Il est le témoin du présent, l'inventeur du futur.

    Il n'en demeure pas moins, ne vous déplaise, un homme de tradition. J’en veux pour preuve qu'il aime les anciens. Il lit les classiques, les vénère parfois. Les auteurs des siècles passés l'inspirent, il n’a pas peur d’ouvrir un livre de Chrétien de Troyes, il s’extasie sur la poésie de François Villon. En règle générale il aime se retourner sur le passé, pour comprendre, étudier, intégrer les grands textes du temps jadis. Il aime aussi se retourner sur son propre passé. Sur son enfance. Les souvenirs d’enfance et autres témoignages d’époques révolues fleurissent dans les rayons des librairies. Des petites choses sans prétention que les lecteurs aiment à compulser, l’enfance des autres renvoyant nécessairement à sa propre jeunesse. Il n’est pas rare que l’écrivain fasse remonter son désir d’écrire à sa plus tendre enfance. Une maison familiale perdue dans la nature où l’on se réunissait pour les vacances peut en être la source. Les histoires merveilleuses que contait un grand-père fantasque également. Quel écrivain n'a rêvé, un jour, d'écrire comme le plus grand de ses pairs ?

    En homme de tradition, donc, l'écrivain est assez souvent affligé de rituels. Rituels d'écriture, s'entend. Tel écrivain que je connais ne saurait écrire s'il ne se lève bien avant le jour. Il a besoin du calme matutinal pour coucher sur la feuille le fruit de ses pérégrinations nocturnes. Tel autre est incapable de s'asseoir à son bureau s'il n'a auparavant effectué une ou deux heures de marche le long de la grève. Il a ses heures, l'écrivain. Ses heures bénéfiques. Ses heures prolifiques. Que ces heures soient celles du petit matin, celles du milieu de la nuit ou, au contraire, celles de la pleine journée. Certains ne trouvent l'inspiration que dans le calme le plus absolu. Un chant d'oiseau suffit à leur faire perdre le fil. D'autres affectionnent les lieux de passage. Bistrots bondés, halls de gare par jour de grand départ, jardin public un samedi d'été. Le brouhaha des conversations, loin de les désorienter, stimule leur créativité.

    On ne compte plus les innombrables petites manies qui sont le lot des écrivains. Tel stylo plume est indispensable à l'un tandis que l'autre serait bien en peine de se séparer de son feutre pointe fine dernière génération. Je connais des écrivains qui seraient perturbés de ne pas avoir à portée de main leur boisson favorite. Pour l'un il s'agira de café, pour l’autre de thé brûlant, pour le troisième d'un verre de Bordeaux... Ils sont rares aujourd'hui ceux qui noircissent des pages à l'aide d'une antique Underwood. Mais les claviers sont indispensables à plus d'un. Pour celles et ceux qui préfèrent le papier à l'écriture dématérialisée les petites manies sont là aussi foison. Cahier d'écolier pour l'un (petits carreaux, grands carreaux, petit format, grand format, avec marge, sans marge...), feuilles volantes pour l'autre (blanches ou de couleur, interlignées ou non, écrites sur le recto uniquement ou sur le recto verso, carnet à spirale, sans spirale, bloc-notes... Dire ici les exigences de chaque écrivain reviendrait à faire l'inventaire d'une papeterie bien achalandée.

    Au final, ces petits rituels innocents ne portent préjudice à personne. Je suggère que l'on cesse de se gausser des écrivains pour leurs petites manies d'écriture.

    Il est vrai que quelques-uns parmi eux ont des rituels pour le moins surprenants. Je pense à un écrivain en particulier qui m'a avoué être incapable d'écrire une seule ligne sans avoir d'abord passé deux bonnes heures à table. Afin d'y dévorer un festin digne de Gargantua. Festin arrosé comme il se doit de force grands crus. Avoir l'estomac plein de poulardes dodues, foies gras, cassoulet de Castelnaudary, rôtis, gibiers en sauce et autres épaules d'agneaux de près salés est pour lui une condition liminaire à l'écriture. Heureusement le bougre connaît un certain succès, ses livres se vendent bien. Celui-là devra attendre une baisse de popularité pour enfin se mettre au régime. Régime, soit dit en passant, qui lui ferait le plus grand bien. Il y a quelques années j'ai rencontré un écrivain qui trempait ses pieds nus dans une bassine d'eau froide avant de s'asseoir à sa table de travail. Une vilaine table bancale qu'il avait posée devant sa fenêtre. Fenêtre qu'il laissait ouverte, hiver comme été. Il n'envisageait pas de pouvoir créer sans s'imposer ces conditions pour le moins spartiates. Une pneumonie récidivante héritée d'un hiver un peu plus rigoureux que les autres lui a interdit l'écriture pour le restant de sa vie. Depuis il erre comme une âme en peine, hante les couloirs de salons littéraires et passe des journées entières à attendre on ne sait trop quoi, assis sur une banquette de la médiathèque de son quartier.

    J'allais oublier ! Qu'il était drôle celui-là ! Quand il se préparait à écrire, il glissait dans sa chaîne hi-fi « Le Messie » de Händel. Il l'écoutait en boucle, en ayant pris soin de monter le son au maximum. J'ai eu entre les mains quelques uns des feuillets qu'il noircissait à l'aide d'un stylo bille des plus basiques qu'il soit. Il écrivait au rythme de la musique. Son écriture s'envolait parfois pour prendre des proportions hors norme avant de se transformer en pattes de mouches. J'imaginais un decrescendo... Il biffait des passages entiers avec des gestes larges. Des gestes de chef d'orchestre ! Il m'amusait beaucoup. Ses voisins le trouvaient moins drôle. D'autant moins que la lubie d'écrire lui survenait à l'improviste. À midi comme à minuit. Au cœur de l'après-midi comme au plus profond de la nuit. À l'aube comme au crépuscule. Après trois déménagements consécutifs à des pétitions de voisins en colère, je lui ai glissé l'idée d'acquérir un casque. Il m'a regardé avec de grands yeux étonnés avant de me dire, un peu outré : « La musique c'est comme l'écriture. Elle doit rester libre. Rebondir sur les murs, les meubles, les bibelots, les gens. Tu me vois l'enfermer dans un casque ? Quelle ineptie. Et pourquoi ne pas imaginer des livres en conserve ? » Que répondre à cela... Rien ! Je n'ai rien trouvé à lui répondre...

    Après tout, chacun à ses petits rituels...

     

    ©Pierre Mangin 2016

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