• Mon Image et moi

     

    Mon image et moi n’avions jamais vécu de crise sévère. Pour résumer disons que sans être en amitié nous n’étions pas non plus en inimitié.

    Le plus souvent c’est le matin que nous nous croisions. Je la regardais, elle me regardait, je lui souriais, elle me rendait mon sourire.

    Après je vaquais à mes occupations. Je supposais que de son côté il en était de même.

    Dans la journée il arrivait que nos chemins se croisent. Au détour d’une vitrine, d’un miroir de bar ou de restaurant, du rétroviseur de la voiture. Nous agissions alors en personne civilisées. Bien sûr, ces inadvertances nous contrariaient, mais nous ne jouions cependant pas ce jeu hypocrite qui consiste à laisser croire que nous ne nous connaissions pas.

    D’un léger signe de tête je la saluais, elle répondait à mon salut tout aussi furtivement, et c’était tout.

    Nos rapports étaient teintés d’une indifférence polie…

    Et puis, un matin, c’était un mardi, où était-ce un lundi ? En tous cas pas un dimanche. Quand je me suis présenté devant le miroir de la salle de bain, mon image me tournait le dos.

    Un peu surpris par son attitude pour le moins cavalière, je lui laissais cependant le bénéfice du doute. Peut-être ne m’avait-elle pas entendu. Je toussais donc, comme on tousse devant un fonctionnaire que l’on souhaite faire réagir.

    Aucune réaction…

    Je toquais à la surface du miroir. Rien. J’insistais en toquant de plus en plus fort.

    Mon image daigna se retourner et s’apercevoir de ma présence.

    Elle extirpa de ses oreilles une paire d’écouteurs et me dit, avec un brin d’effronterie :

    Ah, c’est toi ?

    Ben oui, c’est moi ! Qui veux-tu que ce soit ? Qu’est-ce que tu faisais ?

    Oh, j’écoute de la musique. Gaël Faye, Pili pili sur un croissant au beurre. Tu connais ?

    Mon image m’entretenait de musique… On nageait en plein surréalisme ! Il me fallait reprendre les choses en main :

    Tu ne me salues pas ce matin ?

    Non.

    On peut savoir pourquoi ?

    Pas envie.

    Je ne comprends pas…Ça fait des années qu’on se salue chaque matin avant de partir chacun pour nos occupations. Je te fiche une paix royale toute la journée, je ne te demande aucun compte. Alors ?

    Plus envie.

    Plus envie, plus envie ! Ce n’est pas une réponse ça !

    Mon image sembla réfléchir.

    Je ne t’aime plus.

    Diable ! Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

    Rien justement, tu n’as rien fait. Tu sais, avec les autres images, on parle. On échange. Tiens, l’autre jour j’ai rencontré l’image d’un chanteur célèbre. Elle est partout ! Sur les couvertures de magazines, sur des affiches apposés sur les bus, sur des pochettes de CD. Elle a une vie trépidante, elle voyage, elle visite les cinq continents ! Toi tu ne fais rien. Tu es juste un homme ordinaire comme il en existe tant sur la Terre. Tu m’ennuies. Voilà, la vie avec toi est ennuyeuse.

    Tu exagères ! Je fais plein de choses !

    Oh oui, bien sûr… Tu te contentes de si peu. Mais moi j’ai envie que tu changes, que tu sois adulé pour quelque don que tu développerais. Comme ça moi aussi je serais adulé…

    Tu sais, à mon âge… C’est peut-être un peu tard pour devenir rock star !

    M’en fous ! Débrouille-toi ! Je veux que tu changes !

    Mon image ne voulait rien savoir. Elle s’était mise en tête d’être une autre. Et pour parvenir à ses fins elle exigeait que je devienne un autre ! Une espèce de moi en mieux…

    Depuis ce jour, quand le la croise dans la salle de bain, elle fait semblant d’être occupée. Pire, certains jours elle me grimace sans honte.

    Et si le la croise par hasard au cours de la journée elle m’ignore avec superbe, fait celle qui ne me connaît pas…

    Je crois que mon image est devenue hypocrite…

    Et j’ai peur…

     

    ©Pierre Mangin 2022

     

     

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  • Dimanche 26 Juin aura lieu le premier salon du livre de Valençay, à la Halle au blé.

    J'y serai au stand des Editions La Bouinotte...

     

     

     

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