•  Cher Oncle Georges

    Cher Oncle Georges,

     

     Je t’écris du train de nuit qui me ramène à Paris. Oui, figures-toi que je suis passé à Lausanne pour mes affaires (tu sais qu’elles ne sont pas florissantes) et je suis véritablement contrit de n’avoir pu prendre le temps de venir te saluer. Hélas, il me faut impérativement être à Paris demain à la première heure. Un huissier menace de mettre à exécution les saisies qui planent au-dessus de ma pauvre personne si je ne lui remets pas une certaine somme avant dix heures. Tu le comprends, mes affaires vont plus mal encore que lors de notre dernière rencontre.

     

    Loin de moi l’idée de me plaindre mon cher oncle. Mais d’être venu à Lausanne sans te voir m’a laissé un goût amer. Ah, que la vie est mal faite ! Tu sais que je me targue de littérature (je n’ai pas oublié que tu n’aimes pas beaucoup ce mot, mais que veux-tu, je n’en ai pas trouvé d’autre), mais je suis loin d’avoir ton talent. Devrais-je dire tes facilités ?

     

    Ne te fâche pas mon oncle ! À notre époque, être irrévérencieux c’est être chic, et être chic permet de voir s’ouvrir les portes qui comptent. Non, ne te fâche pas ! Mais avec bientôt quatre cent œuvres publiées (j’en tiens le compte précis), je me pose parfois des questions… Surtout quand je vois combien je peine à achever la moindre intrigue. Tu n’imagines pas la somme d’efforts et de sueur que me demande chaque page !

     

    Ton Maigret, quel personnage ! C’est bien simple, il me semble le connaître mieux que ma propre famille. Et je vais te confier un secret que je n’ai encore partagé avec personne : quand je suis au comptoir, que je m’offre un ou deux verres de blanc pour me dédommager de ma journée, il m’arrive de trinquer avec lui ! Je choisis toujours de vieux caboulots de banlieue, peuplés de gens simples, des troquets que Jules n’aurait pas reniés ! Pas question d’aller boire un coup sur les boulevards, dans l’une de ces immenses brasseries clinquantes dégoulinantes de lumière. Le patron me regarderait de travers si je lui commandais un petit blanc sec en rallumant ma Gitane maïs !

     

    Ah mon oncle, je suis le plus grand de tes admirateurs ! Cela vaut bien quelques conseils littéraires, non ? Je plaisante oncle Georges, je sais que ton seul conseil serait de ne pas verser dans la littérature justement.

     

    Mais plus encore que tes succès romanesques, je t’admire pour tes succès avec les femmes. La dernière fois que nous nous sommes vus, tu m’as assuré avoir connu plus de huit mille femmes. Depuis le temps, certainement ce nombre a t-il augmenté ? Comment ne pas être subjugué par cette aura qui fait de toi le plus fabuleux amoureux en série de tous les temps ! Comme je t’envie mon cher oncle, comme j’aimerais avoir ta vie, pendant ne serait-ce qu’une semaine ! Moi, j’ai Mimine… Tu la connais, c’est une maman formidable. Pour le reste… Tu imagines ! Disons que depuis toutes ces années que nous sommes mariés nous nous sommes habitués l’un à l’autre.  Parfois je me dis que quelques petites aventures extraconjugales pimenteraient mon quotidien, et, pourquoi pas, stimuleraient mon imagination. Dois-je l’avouer ? Les femmes sont aussi peu empressées avec moi que les éditeurs ! C’est te dire !

     

    Tu es pour moi, mon cher oncle, la figure tutélaire, le modèle à suivre. J’ai commencé dès mon plus jeune âge, en noircissant des cahiers d’écoliers de mes histoires sans queue ni tête. J’ai continué adulte, en écrivant des nouvelles et des ébauches de romans. Avec pour l’instant le modeste succès que tu sais ! Mon audience intimiste percera t-elle un jour pour atteindre les sommets que tu connais ? Je l’espère chaque jour davantage ! Et si les femmes s’intéressent ensuite à moi comme elles s’intéressent à mon cher oncle, alors, j’aurais réussi ma vie.

     

    Le train ralenti. Nous arrivons gare de Lyon.

     

     Je t’embrasse mon cher oncle Georges,

     

    Affectueusement,

     

     

     

    Ton neveu

     

    ©Pierre Mangin 2021

     

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    Des Nouvelles de la mouche

    Repus, alourdie de s’être bâfrée inconséquemment, du fond de sa poêle la mouche se trouva fort dépourvue.

     Sa prison n’avait pas de barreaux. Sa prison sentait bon, ce qui n’est pas l’ordinaire du carcéral. Sa prison était beurrée, ce qui pour une mouche vaut bien une prison dorée. Dans ce terrain poissant elle était incapable de prendre son envol. La poêle refroidissant, le beurre mêlé du gras bovin durcissait, paralysant un peu plus encore ses pauvres petites pattes grêles.

     Quand la mouche entendit qu’on ordonnait aux jumelles d’aller quérir les desserts dans le frigidaire, elle comprit que son temps était compté.

     Dans un moment philosophique elle songea que mourir au fond d’une poêle riche encore du souvenir opulent d’une cuisine traditionnelle et familiale était la plus belle fin dont elle pouvait rêver.

     Les diptères ne sont pas si différents des bipèdes qu’on pourrait le penser. Quand elles sentent leur dernière heure venue, les mouches font volontiers le bilan de leur vie en essayant de n’y mettre point trop de nostalgie.

     Alors, pour tromper l’ennui et tenir l’angoisse à distance, la mouche fit défiler sa vie dans sa minuscule tête de mouche. Elle la fit défiler façon cinémascope, écran géant et son quadriphonique.

     Elle revit sa naissance, dans un fromage de chèvre. Les jeux interminables avec ses six-cent-soixante-douze frères et soeur. Elle n’était alors qu’un petit ver de rien du tout, tout juste un asticot, mais que de joyeuses bamboches elle avait vécu dans ce fromage ! Elle revit les parties de cache-cache dans les innombrables galeries que la fratrie creusait sans relâche. On enjolive parfois ses souvenirs d’enfance, mais c’est vrai qu’elle y avait été heureuse dans ce fromage au lait cru ! La pâte était moelleuse à souhait, d’une saveur incomparable.

     La mouche ferme ses yeux, se concentre. Et retrouve cette odeur lumineuse qui s’échappait de tous les pores du chèvre. Une odeur après laquelle elle a couru toute sa vie, en vain. Jamais elle n’avait rencontré un fromage capable de l’égaler. C’est ainsi, les odeurs de l’enfance sont uniques…

     Et puis il y eut ce jour fatal. La lame d’acier qui traverse le fromage, coupant en deux dix-sept de ses sœurs, en décapitant sans merci douze autres. Les cris autour de la table, ses sœurs effrayées qui tentaient de s’enfuir, ses frères qui, n’écoutant que leur courage, s’organisaient pour faire front, les coups sans pitié pour les écraser. Combien ont péri ? Des dizaines. Une fureur meurtrière s’était emparée des humains autour de la table. C’était un carnage. Et puis la vision d’horreur. Une main qui se saisit du fromage, qui l’enferme dans un sac plastique hermétique. Sa famille condamnée a une lente asphyxie.

     Avec deux de ses sœurs elle avait réussi à s’échapper. Toutes trois étaient parvenues à force de ruse et de prudence à rejoindre un vieux plancher de chêne. C’est là, au fond d’une blessure du bois que les trois frangines trouvèrent refuge.

     L’accalmie fut de courte durée. Est venu le temps des métamorphoses que la mouche ne peut évoquer sans ressentir des douleurs dans tout son être. Personne n’explique à l’asticot qu’il va se métamorphoser en pupe avant de se réveiller en mouche. Aussi quand leurs corps commencèrent à se raidir, que les mouvements devinrent impossibles, les trois frangines n’en menaient pas large. Puis ce fut la longue nuit, solitaire, enfermée dans une coque. Les tiraillements continus, les étirements, la sensation d’être écartelée, tout le corps secoué de spasmes, tout le corps brisé de partout. Huit longs jours de supplice…

     Au fond de sa poêle la mouche sourit. Quand elle songe à son premier envol, elle oublie les douleurs et la peur. Soudain elle était devenue plus légère que l’air ! Fini de ramper, fini de creuser des galeries dans du fromage, le monde s’offrait à elle, une vie nouvelle débutait !

     On prit bébé pour le mettre au lit. Cette fois, se dit la mouche, c’est vraiment la fin… Vite, continuer le cinémascope pendant que les jumelles débarrassent.

     Le premier choc, contre une fenêtre fermée. Elle voulait quitter cette famille coupable de génocide asticotaire. La surprise de la rencontre avec cette paroi translucide fut rude. La mouche, un peu sonnée, a mis du temps à reprendre ses esprits et son vol. Ce sont ses sœurs qui l’ont avertie : « Attention criaient-elles dans leur langage, attention ! » Il s’en est fallu de peu pour que la mouche se retrouva écrasée, par une chaussure, pointure quarante-trois. Un humain, encore un. Celui-ci n’avait pas de lame d’acier mais était animé du même désir de meurtre. La mouche s’était ressaisie à temps, en s’envolant elle avait senti le vent dévier sa trajectoire.

     Les trois frangines étaient d’accord : il était urgent de quitter cette maison où elles ne seraient jamais les bienvenues.

     Le départ eut lieu le lendemain matin, à l’heure de l’aération hygiénique recommandée par les agences de santé. Recommandations que les maîtres des lieux suivaient scrupuleusement.

     Il fallait voir les trois frangines s’enfuir en formation serrée digne de la Patrouille de France. Elles vrombissaient de toutes leurs jeunes ailes, grisées de vitesse, ivres d’une liberté retrouvée.

     À côté de la poêle la vaisselle sale s’entassaient. Assiettes, verres, couverts. Ce n’est plus qu’une question de minutes avant la scène finale du film, songea la mouche avec humour.

     Elle se souvient des semaines qui suivirent cette fuite comme d’une longue période de bonheur paisible. La campagne regorgeait de fleurs à butiner, de bouses odorantes, de fruits pourris au fond des fossés, de petits cadavres d’animaux décomposés, de composts regorgeant de vie, de museaux humides où se reposer tranquillement, de peaux luisantes de sueur à agacer. Un bonheur bucolique qui semblait ne pas avoir de fin.

     Hélas la froidure a recouvert la campagne de sa chape, les fruits se sont fait rares, les cadavres ont gelés, les peaux se sont rhabillées. De joyeuse, son existence est devenue morose, tremblante, longue comme un jour sans fromage.

     Jusqu’à ce qu’elle trouve cette maison pour y passer l’hiver. Un havre de tiédeur. Vingt degrés la journée, dix-sept la nuit. Une famille sympa, un ado qui ne ferait pas de mal à une mouche, des jumelles qui lui racontaient parfois leurs secrets de jumelles, un bébé qui l’ignorait, une mère bien trop occupée à ses activités ménagères pour s’occuper d’une mouche. Et le père. Le père il fallait s’en méfier, ne pas trop bourdonner autour de ses oreilles. Il avait parfois des réactions épidermiques, mais au fond c’était un vrai râleur mais un faux méchant. Bien sûr, il y avait le chat. Il était joueur le chat. Il aimait assez lui faire peur, lui sauter dessus les crocs ouverts, l’œil cruel, et les babines luisantes de gourmandise. La vérité est que le chat était bien trop nourri pour s’abaisser à croquer une mouche. Il était d’un caractère taquin, c’est tout.

     L’ombre du père inonda l’évier. La mouche se recroquevilla. Cette fois le film touchait à sa fin. Une dernière scène définitive, et la bobine sera terminée. L’écran s’éteindra, la lumière dans la salle se rallumera. Et pour elle ? Le noir ou une autre vie ? Y’a-t-il une vie après la vie des mouches ? La mouche ne savait pas trop. Elle avait vécu tant de métamorphoses improbables, alors pourquoi pas se disait la mouche en cet ultime instant. C’est le genre de pensées propre à vous rasséréner avant de passer dans un au-delà énigmatique…

     Le père, immense, gigantesque, d’un œil connaisseur, évaluait la vaisselle à nettoyer.

     — Tiens, remarqua t-il, une mouche au fond de la poêle… Elle aura fait la goulue et ne peut plus s’envoler. Et bien, continua t-il en s’adressant directement à la mouche, ce ne serait pas toi par hasard qui m’a enquiquiné l’autre nuit en venant voler dans ma chambre ? Après ce festin, que dirais-tu d’une bonne douche ? Brûlante, bien sûr. Tu verras, tu vas te ratatiner sous l’effet d’une température extrême, tu ne souffriras pas longtemps.

     Et, d’un geste sans pitié, il ouvrit à fond le robinet d’eau chaude.

     Déjà la cuisine s’embuait d’une vapeur tiède. Mince, se dit la mouche. Mourir ébouillantée, c’est quand même pas une sinécure…

     La cataracte brûlante cessa. Le ciel de la cuisine s’éclaircit un peu. D’un geste tendre, le père se saisit d’une petite cuillère. Avec d’infinies précautions il réussit à décoller la mouche du fond de sa poêle. Il posa la cuillère dans le fond de l’évier où stagnait de l’eau encore chaude. Cela suffit à faire fondre la graisse collée qui l’emprisonnait. Elle s’envola un peu humide mais soulagée, et alla se poser sur un rideau où elle entreprit de nettoyer longuement ses pattes. La mort et ses questions sur l’au-delà attendront.

     — Ben P’apa ? Qu’est-ce que tu fais ? demanda Julien qui avait assisté incrédule à la scène, un torchon à la main en attente de vaisselle à essuyer.

     — Ton Grand-père permettait toujours à une mouche de passer l’hiver dans l’appartement. Au grand dam de ta Grand-mère ! Il était intraitable là-dessus, personne n’avait le droit de toucher à sa mouche, d’essayer de la chasser ou de la tuer, de lui faire des misères. J’ai pensé qu’après une soirée comme celle-ci cette mouche méritait bien notre grâce. Tu ne crois pas ?

     Julien le croyait.

     Le père ouvrit à nouveau le robinet d’eau chaude. La vaisselle pouvait commencer.

     

    ©Pierre Mangin 2021

     

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  • Illustration : Vectors de Pixabay

     

     

    — Il faut que je vous parle de quelque chose…

     Tous les regards se portèrent sur Julien. Adolescent taciturne, renfermé, volontiers muet, répondant aux questions par des onomatopées que l’on pouvait prendre au choix pour acquiescement ou négation, il était rare qu’il fasse à sa famille l’obole du son de sa voix.

     Aussi, autour de la table, un grand silence se fit.

     Contrarié par cette attention aussi soudaine qu’exclusive (même les jumelles avaient cessé de se chamailler), Julien fit entendre un de ses phonèmes indistincts dont il avait le secret.

     La tension était à son comble. Le père, fourchette entre assiette et bouche, en oubliait de mâcher, la mère, mains jointes dans une attitude de secrète prière dévorait son aîné des yeux, les jumelles, vingt ans à elles deux, d’habitude si turbulentes, sentant qu’une chose peu ordinaire était sur le point de s’accomplir s’étaient collées l’une à l’autre telles des siamoises, bébé en avait arrêté de répandre son yaourt sur la tablette de sa chaise haute, quant au chat, oubliant sa quémande, il s’était prudemment replié sous le vaisselier en position d’attente.

     Une mouche, impressionnée par le silence régnant dans la cuisine, cessa ses tours autour de l’abat-jour. Elle voulut se chauffer les pattes et le dessous des ailes en se posant sur l’ampoule. Hélas, c’était une basse consommation et elle ne ressentit aucune chaleur.

     Au bout d’un temps qui parut à tous d’une longueur désespérante, le père se décida à poser sa fourchette dans son assiette. Le choc du métal sur l’arcopal fit sursauter le chat.

     — Et bien mon garçon, il faut maintenant préciser ta pensée. Une chose, dis-tu ? Cela est tellement vague, tellement approximatif…

     Il faut vous dire que le père aimait le mot juste plus que tout. C’était chez lui une marotte innocente de reprendre les uns ou les autres sur une construction de phrase un tant soit peu bancale, une tournure mal venue, une concordance de temps hasardeuse ou un mot inapproprié. Chose était l’exemple même de vocable que le père abhorrait, à cause de sa signification évasive, peu propice à la clarté d’un propos, offensante à l’intelligence du langage.

     — Voilà, commença Julien, j’ai décidé de faire une croix sur quelque chose…

     — Veux-tu dire, continua le père, que muni d’un feutre, d’un pinceau ou d’une brosse, tu as volontairement dessiné une croix sur quelque objet ? Croix de Saint-André, celtique, romaine, catholique ? Mais c’est de l’art mon fils, décalé, iconoclaste, j’aime beaucoup le concept !

     — Mais non P’pa ! Qu’est-ce que tu vas inventer ! J’abandonne mes études !

     Par bonheur le père avait reposé sa fourchette sans enfourner l’énorme morceau de viande qu’il s’était coupé auparavant. Qui sait ce qu’il serait arrivé sinon…

     — Ainsi, la « chose » dont tu parles, ce sont les études que nous t’offrons dans le meilleur lycée de la ville, lycée qui nous coûte chaque mois à ta mère et moi une petite fortune !

     À la suite de fâcheux concours de circonstances, Julien s’était, par deux fois, fait virer de ses lycées successifs. Il n’y eut ensuite que le privé pour accepter en ses murs le banni de l’Education Nationale.

     Le père rougissait, la mère pâlissait, les jumelles se taisaient, bébé reniflait, le chat veillait, la mouche frottait ses pattes de devant à toute vitesse.

     — Voyons Julien, intervint la mère de sa voix douce, la plaisanterie est une chose sérieuse, tu ne peux pas plaisanter avec tes études. L’an prochain tu passes le bac !

     — Non Maman, non. L’an prochain j’ai dix-huit ans. J’arrête et je pars.

     — Mais grands dieux, Julien. Tu pars où ? Et pour faire quoi ?

     — Ô, pleins de choses ! Ce ne sont pas les envies qui me manquent.

     Le père récupéra son morceau de viande qu’il mastiqua à grands coups de mâchoires bruyantes.

     — « Pleins de choses ! » en voilà un joli programme tonitrua t-il !

     — D’abord je vais partir dans un cirque. Antoine, l’oncle d’Amélie, a un petit cirque itinérant. Il est d’accord de me prendre avec lui.

     À ces mots le père manqua de s’étouffer. C’était comme s’il avait le bœuf tout entier coincé dans la gorge au lieu d’un simple morceau de steak. Il toussa, éructa, cracha avant de lancer :

     — Et c’est toi qui feras le singe savant ?

     — Mais non P’pa, c’est autre chose ! Je serai l’homme à tout faire. Il y a beaucoup de choses à penser dans un cirque tu sais. En dehors des numéros bien sûr.

     Le père, remis de ses émotions déglutives, pesta de plus belle :

     — Mais enfin mon fils, tu n’es pas sérieux tout de même ! Dans un cirque ! Pourquoi pas dans un zoo !

     — J’y ai pensé. Mais j’aime bien l’itinérance.

     Les deux jumelles applaudirent des quatre mains.

     — Dis, on pourra venir voir ton cirque, dis, on pourra ?

     — Bien sûr. Quand le cirque viendra en ville je vous le dirai. Le tonton d’Amélie m’a promis qu’il me donnerait des places gratuites. Et chose promise, chose due ! Et vous aussi Maman, Papa vous pourrez venir !

     Le père laissa éclater sa colère :

     — Ah tais-toi donc ! Si tu crois que vais me prêter à cette mascarade tu te trompes ! Et vous les jumelles la ferme !

     Les jumelles se recroquevillèrent sur elles-mêmes, le chat se glissa un peu plus loin sous le vaisselier , bébé cessa de renifler, la mouche s’abstint de se frotter les pattes plus longtemps, la mère regarda son mari d’un air effaré.

     — Mais enfin, osa t-elle, pourquoi es-tu si vulgaire avec les jumelles ? C’est quelque chose ça ! Elles sont terrorisées ! Et pourquoi dis-tu à Julien de se taire ? Ça fait des mois qu’il ne nous a rien raconté ! Laisse-le s’exprimer pour une fois qu’il partage quelque chose avec nous ! Et toi Julien, tu ne voudrais pas entrer dans le négoce, comme ton père, ton grand-père et tes deux oncles ?

     — Ô non Maman ! Acheter, vendre, acheter encore, je préfère le cirque ! Quand j’aurai gagné assez d’argent je partirai pour un tour d’Europe en auto-stop. Il y a tant de choses à découvrir, tant de choses à vivre ! Après j’écrirai mes aventures ; les éditeurs vont adorer !

     Le père essaya de garder son calme.

     — Sache qu’on ne peut adorer que Dieu, Julien. Et tu te souviens que je t’ai interdit de quitter la maison sans ton baccalauréat en poche ?

     — Oui, P’pa, je me rappelle…

     — Je me le rappelle ou je m’en souviens, ne put s’empêcher de faire remarquer le père…

    — Oui, P’pa je sais ! Je m’en souviens. Mais tu sais ce qu’on dit… Chose défendue, chose désirée ! Depuis que tu m’as dit ça, je n’ai qu’une envie. Partir ! Sans attendre le bac !

     C’est l’instant que choisit bébé pour se manifester en se mettant à pleurer de toute ses forces. La pièce était toute entière remplie de ses décibels, tout juste si on entendit la mère s’exclamer :

     — Mais qu’a t-il ? On dirait qu’il est tout chose !

     Tout chose il l’était. Profitant de l’inattention dont il faisait l’objet, il avait réussi à déchirer en petits morceaux l’étiquette de son yaourt et en avait ingurgité une partie avec le dit yaourt qu’il n’avait pas étalé sur sa chaise. Le morceau de papier, refusant énergiquement de passer dans son système digestif, s’était coincé dans son arrière gorge et le chatouillait de la plus désagréable manière qu’il soit. Après quelques quintes de toux sonores (il en profita pour éclabousser la nappe et les jumelles de quantité de gouttelettes lactées), le morceau d’étiquette se dégagea pour le plus grand soulagement de bébé. Il se mit à regarder la maisonnée avec le plus innocent de ses sourires.

     Le père profita de l’accalmie pour essayer de reprendre la main. Il était énervé, peu maître de lui, et cela s’entendit :

     — Et cet oncle, là, ce machin chose, que sais tu de lui exactement ?

     Les jumelles pouffèrent de concert.

     — Machin chose, machin chose ! Papa a dit machin chose, c’est trop bien ! Machin, chose, truc, bidule, chouette, zinzin !

     Le père tapa du poing sur la table.

     Les jumelles se turent, bébé posa ses mains dégoulinantes de yaourt sur ses joues, Julien regarda son père dans les yeux, le chat s’aplatit davantage encore, la mère redouta la venue de l’orage et la mouche profita du bazar pour s’envoler vers la poêle encore toute attiédie de la cuisson des steaks.

     Le père était furieux. Son autorité de chef de famille était mise à mal. D’abord par Julien. L’adolescence n’est pas toujours une saison tranquille, dans ses bons jours le père pouvait le comprendre, mais voilà que les jumelles s’y mettaient en débitant tout un tas de noms communs sans valeur. Le père se devait de rétablir l’ordre avant que bébé prenne de la graine de ses aînés. Il fut interrompu dans son élan par la mère :

     — Au fond, à toute chose malheur est bon. Julien veut abandonner ses études. Soit. Mais il veut aussi devenir écrivain ! Ça devrait te plaire à toi, cette chose là ! Imagine tous les progrès qu’il va faire en français ! Va savoir, le temps révèle toute chose, ce sera peut-être un grand écrivain. Qui fera la fierté de son papa !

     — Mais ne vois-tu pas qu’il a quelque chose de fourbe dans le regard ? grommela le père.

     — Chose ! Chose ! Papa a encore dit chose ! Machin, chose, truc, bidule, chouette, zinzin ! reprirent les jumelles sur l’air d’une vieille comptine.

     — Tu sais, P’pa, tu m’avais prévu une place avec toi, dans le négoce, avec mes oncles et aussi grand-père. Je te remercie, mais l’idée du négoce m’ennuie tellement : ce n’est pas une chose pour moi. Faire commerce de produits du monde entier et rester dans un bureau, pour moi c’est la poisse… Je rêve d’autres choses. Tu ne voudrais pas que je sois malheureux ?

     Vaincu, le père soupira :

     — L’an prochain tu as dix-huit ans, c’est une chose acquise. Tu feras bien ce que tu voudras, avec ou sans mon autorisation. Alors va dans ce cirque et sois heureux mon fils. La maison te sera toujours ouverte.

     Un sourire bienveillant éclaira le visage du père.

     — Je suis sûr que tu feras quelque chose de ta vie ! Et n’oublie pas, si jamais un jour tu te repens de cette vie que tu choisis, dans le négoce il y aura toujours quelque chose à faire pour toi !

     Les jumelles reprirent leur comptine de plus belle, bébé s’amusa à souffler des bulles de yaourt, Julien essuya une larme qu’il sentait pointer, la mère regarda son mari en pensant qu’elle était fière de l’homme avec qui elle avait choisi de partager sa vie, le chat de faufila subrepticement sous la table où les jumelles lui filèrent en douce des morceaux de steak coupé en fines lanières.

     Quant à la mouche, repus de graisse et de sucs, empoissée de beurre fondu jusqu’aux ailes, elle ne parvenait plus à décoller de la poêle et regardait avec terreur l’heure de la vaisselle approcher.

     — Tout autre chose, claironna la mère d’un ton badin, qui veut du fromage ?

     

     

    ©Pierre Mangin 2021

     

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