• Réveil

    Nous partîmes à sept. Sept inséparables, sept complémentaires, sept indispensables. Nous étions beaux, séduisants, remplis de la fougue de notre jeune âge, soudés comme les sept doigts de la main, prêts à conquérir le monde. Nous nous sentions l'âme des sept mercenaires, des sept cavaliers de l'Apocalypse et des sept plaies d'Egypte. Et surtout nous étions biens décidés à nous amuser. Sur notre passage certains changeaient de trottoir, d'autres détournaient le regard, d'autres enfin se signaient. Dérisoire protection : qui aurait pu nous résister ?

    C'est Gourmandise, notre sœur aînée, qui a eu l'idée. Un soir que nous étions assis à regarder le monde pour passer le temps, elle nous a dit comme ça :

    — Regardez tous ces humains.... Ils sont l'air si tristes... Leur vie est rongée par les habitudes et le train-train quotidien. Si nous descendions les bousculer un peu, mettre un peu d'animation dans leur mornitude ? Qu'en dites-vous ?

    L'idée nous emballait ! Orgueil et Envie, les deux jumeaux, entamèrent une danse, Paresse réprima un bâillement pour hocher la tête en guise d'assentiment, Luxure afficha son sourire le plus enjôleur tout en s'étirant de plaisir, Colère éructa pour la forme.

    — Et toi, Avarice, qu'en penses-tu ?

    Il est vrai que je suis assez peu démonstratif de mes sentiments et que je n'avais rien laisser paraître. Mais pour fiche un bon coup de pied dans la fourmilière, j'étais partant.

    — D'accord, dis-je.

    Oui, depuis toujours j’économise mes paroles.

    C'est ainsi que nous avions déboulé dans un gros bourg bâti au pied d'un des volcans éteint d'Auvergne.

    Il n'y a pas que les volcans qui étaient éteints...

    Tout ici, au contraire des paysages tourmentés qui entouraient la petite ville, tout ici était lisse, plat, sans aspérité. En un mot comme en cent, fade. Les maris étaient aussi fidèles que leurs épouses ; les gens se pâmaient d'être d'une humeur égale ; les restaurants ne proposaient que des menus allégés en tout ; les pâtisseries des gâteaux sans crème, sans sucre et sans beurre... L'activité principale de la police était d'aider les enfants et les personnes âgées à traverser la rue, puisqu'il n'y avait ici nul crime. Nul vol non plus, personne ne convoitant le bien d'autrui. Les bancs  publics ne recevaient ni amours débutantes, ni promeneur contemplatif ; les lits eux-mêmes étaient désertés par les dormeurs dès potron-minet. Les plus hautes autorités de la ville ne jouissaient d'aucun privilège, elles avaient conservé une attitude simple et l'on aurait pu confondre l'édile lui-même avec le plus modeste de ses administrés. Et tout ce petit monde s'affairait, même les chômeurs qui profitaient de leur inactivité pour offrir leurs services bénévolement aux associations. Pire encore, tous ces braves gens dépensaient sans compter, insouciants de se constituer un pécule, une épargne, une cassette... Oui, on ne rigolait pas souvent dans cette petite ville d'Auvergne. Pour dérider tout ça nous allions avoir un sacré boulot.

    Ce fut Luxure qui se proposa de commencer. Elle alla trouver les hommes mariés (ils l'étaient tous si l'on excepte les enfants encore aux études !) et leur ouvrit les yeux sur toutes les belles femmes qu'ils côtoyaient chaque jour sans même les regarder, sans même les voir.

    — N'est-ce pas leur faire affront de les ignorer ainsi ? N'est-ce pas un manque de respect ?

    Les hommes se laissèrent facilement convaincre, et, très vite, de nombreux couples aussi éphémères qu'illégitimes se formèrent. Bientôt l'on forniqua un peu partout. Dans les chambres à coucher, mais aussi dans les salons, les cuisines, les jardins, les squares, les portes cochères, sur les sièges arrières des voitures et même, nous l'avons vu, sur les bancs de l'église ! Pour notre plus grande joie, des couples d'hommes se formèrent, d'autres de femmes. On vit des trios, et même quelques quatuors pratiquer la chose avec virtuosité.

    Gourmandise profita de la défection d'un chef réputé, victime d'une méchante chaude-pisse, pour se faire embaucher comme chef dans le plus grand restaurant de la ville. Elle changea radicalement la carte. Les salades vertes neurasthéniques et autres crudités nature se muèrent en salades périgourdines truffées de lard, de magret, de pignons de pin. Les plats en sauce firent leur entrée ainsi que les choucroutes copieusement garnies et autres cassoulets pantagruéliques. Pour finir elle concocta une farandole de desserts à la crème, au beurre et au vrai chocolat. La nouvelle carte fit l'effet d'une bombe. Les couples, légitimes ou non, se précipitèrent. L'amour charnel, c'est bien connu, ouvre l'appétit. Gourmandise incitait les clients à arroser leur repas de vins généreux et charpentés, bordeaux millésimés, bourgognes prestigieux, côtes du Rhône évocateurs. Le vin avait l'heur de plonger les commensaux dans une douce euphorie. Euphorie délicieusement compatible avec les joies charnelles. Ainsi la boucle était bouclée et tout allait pour le mieux. Bien sûr tous les commerces de bouche de la ville se mirent au diapason et les patrons de ces établissements virent leurs revenus exploser. Les imbéciles se montraient généreux et couvraient de cadeaux somptueux leurs épouses, leurs maîtresses, leurs amis et même leurs enfants...

    Gourmandise et Luxure avaient préparé un boulevard pour notre petite sœur Paresse. Elle s'empressa avec lenteur de s'y engouffrer. Quoi de plus agréable après un bon repas bien arrosé qu'une bonne petite sieste ? À deux de préférence...  Ou à trois, pourquoi pas… Il lui fut assez facile de convaincre son petit monde. Les parcs regorgèrent de couples allongés nonchalamment sur la pelouse, les bancs publics furent encombrés d’hommes et de femmes avachis, on vit de plus en plus de persiennes mi closes jusque tard dans l'après-midi, et le matin la ville était calme. Tout juste si elle sortait de sa torpeur peu avant midi ! Les lits d’habitude si vite désertés par leurs propriétaires se mirent à être utilisés jusque des heures indues, pour la plus grande satisfaction des dormeurs.

    C’est à ce moment que je suis intervenu… J'aime ce travail de fourmi. Aller voir les commerçants, les uns après les autres, à la manière d'un humble représentant de commerce. Dans un premier temps leur suggérer de faire des économies. Puis leur expliquer combien le futur est incertain, combien l'argent est une valeur sûre, combien le dépenser de façon légère est une hérésie. Les idées germent, elles font leur bonhomme de chemin. Les uns après les autres ils se sont mis à thésauriser, garder, conserver, retenir. Très vite des réflexions peu amènes ont commencé de pleuvoir à leur encontre : cupide, pingre, ladre…

    Colère était prête à intervenir. Pour la touche finale de notre belle et grande entreprise elle est partie parcourir les quartiers de la ville avec les jumelles, Orgueil et Envie. À eux trois ils ont parachevé notre œuvre. Orgueil gonflait le jabot des personnes les plus en vue de la petite société provinciale, quand Envie se chargeait d'éveiller les jaloux un peu partout autour d'eux. Colère n'avait plus qu'à passer pour qu'explosent ressentiments, bouderies, fâcheries courroux et enfin franches vindictes.

    Réveil

    Nous repartîmes à sept vers notre poste d'observation. Nous nous amusions beaucoup. Des vieillards mourraient comme des miséreux, laissant une fortune que leurs héritiers s'empressaient de dilapider ; les femmes trompaient leurs maris autant que les maris se montraient infidèles à leurs femmes ; l'excès de plats en sauce et de pâtisseries fines enrobaient de graisse jeunes et moins jeunes ; on s'invectivait en pleine rue, on se battait parfois ; les envieux montaient des cabales pour renverser leurs élites gonflés d'orgueil ; les artisans accumulaient des retards par nonchalance... Tout ceci était fort réjouissant. De l'avis de tous on ne s'ennuyait plus dans ce gros bourg d’Auvergne. Les volcans eux-mêmes se demandaient s'ils n'allaient pas se réveiller, histoire de mettre un peu plus d'animation encore.

     ©Pierre Mangin 2017

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  • Le Miroir 2

    C’était une émission idiote, un de ces radio-trottoirs insipides dont j’ai du mal à percevoir l’intérêt. Pouvais-je prévoir qu’écouter ces rasoirs allait m’entraîner dans cette aventure d’un soir ?

    J’avais marché toute la journée, sans jamais me laisser émouvoir par les paysages. Mon hôte, je l’ai rencontré sur le trottoir. Il m’a tenu le crachoir, me vantant les mérites de son auberge. Je l’ai suivi. Une auberge son établissement ? Plutôt un mouroir ! Moyennant des espèces sonnantes et trébuchantes j’ai eu la jouissance d’une chambre glauque. En entrant dans la pièce mon premier réflexe a été de sortir mon mouchoir pour pleurer. Pas de toilette, tout juste un urinoir et une mauvaise chaise pour m’asseoir.

    J’ai voulu revoir mon visage dans le miroir accroché au-dessus d’un lavabo ébréché. Un miroir aussi fatigué que moi. Aucune image dans le miroir, pas même le mur lépreux de la chambre. J’ai réfléchi à ce mystère avant de m’apercevoir qu’il faisait nuit noire dans cet antre. Il ne fallait pas chercher plus loin les raisons du mutisme du miroir. J’allais de déboire en déboire, et ne trouvai aucun bougeoir dans les lieux. J’ai fini par dénicher une vieille bougie tronquée dans un tiroir.

    Je l’ai allumée et me suis dirigé plein d’espoir vers le miroir. Il reflétait bien une image, mais pas celle de ma chambre.

    Je me suis approché, il m’a semblé apercevoir une espèce de promenoir, autour d’un jardin clos. Un peu partout des oiseaux gazouillaient sur des nichoirs. Faisant fi de toute prudence je me suis approché encore et me suis retrouvé dans ce que je reconnus être le cloître d’un couvent. Un Père noir m’a accueilli. À ses côtés deux jeunes enfants de chœur agitaient un encensoir. J’ai suivi le Père noir jusqu’à un parloir désaffecté qui semblait servir de dépotoir à la communauté. J’y reconnu entassé pêle-mêle un égouttoir, un tranchoir, un antique rasoir rouillé, des pièces d’un vieux pressoir et même un étendoir. Un véritable foutoir !

    J’ai dit au Père noir mon désir de rejoindre ce fameux port de pêche dont le badaud avait parlé lors du radio-trottoir imbécile. Il paraît qu’au bout du môle Ouest, si l’on se tient sur le musoir et que l’on regarde le soleil s’enfoncer dans la mer, on peut voir l’avenir. S’il est vrai qu’il se faisait un devoir de m’écouter, le Père noir n’a pas prononcé une parole. D’un geste large il m’a béni, et les deux enfants de chœur m’ont raccompagné. À leur façon de me conduire j’avais l’impression d’être mené à l’abattoir. Ils ont ouvert la porte de chêne aux lourds fermoirs, et m’ont poussé dehors non sans m’avoir réclamé un pourboire au passage.

    La porte du monastère donnait sur le môle Ouest. J’ai marché jusqu’au musoir. Les derniers rayons du soleil se noyaient dans une mer d’huile. La mer étale reflétait les premières étoiles. Je me suis penché, j’ai vu mon visage. C’était moi plus vieux. Moi en vieillard vénérable. Enfin vieillard j’en étais sûr, vénérable, je ne savais pas trop. Je me suis penché plus avant. Le miroir des eaux a englouti mon image et moi avec. Au-dessus de moi j’ai vu s’éloigner le musoir et son feu, puis plus rien. C’était la nuit. La nuit noire.

    ©Pierre Mangin 2017

    Le Miroir 2

     

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    Le Miroir

    L’Absinthe, par Edgar Degas (1872, Paris, Musée d’Orsay)

    Le plus cruel d’entre tous trône dans les toilettes du café. Quand vous descendez dans le sous-sol pour rejoindre les commodités après une longue ; trop longue ; soirée arrosée ; trop arrosée ; il ne vous épargne rien. C’est un monarque cruel, jaloux de sa position géostratégique unique. En haut, dans la salle aux murs lambrissés, avachi sur une banquette en moleskine, dans le brouillard des cigarettes que percent avec peine les lumières tamisées, avec en toile de fond une musique vaguement planante, vous étiez bien. Tout était possible. Avec vos copains vous avez refait le monde. Un monde plus juste, un monde plus beau, un monde meilleur. Les filles étaient belles, tout était possible. Vous vous sentiez fort, presque invincible. Tout était possible. Ici, dans les toilettes, sous la lumière blafarde d’un néon hésitant, dans les odeurs d’urine et de désinfectant entrelacées, ce n’est plus la même histoire. Le miroir ne vous épargne rien. Le monarque des toilettes a tous les pouvoirs, il n’a pas pour habitude d’être tendre avec ses sujets. Il ne vous épargne rien. Ni votre teint cadavérique, ni vos yeux cernés. Vous découvrez votre peau luisante, vos cheveux en bataille. Pour un peu le miroir vous révélerait votre haleine un peu fétide. L’haleine de celui qui a trop bu. Car oui, non content de vous renvoyer votre image sans fard, le miroir lit en vous à livre ouvert. Et il vous crie que vous avez trop bu, que la journée qui s’annonce allait être longue ; très longue ; que paracétamol serait votre meilleur ami pour vingt-quatre heures, que là-haut, dans la musique et la lumière douce, ce n’était que balivernes, miroir aux alouettes, mirages… Que les filles sont belles, peut-être, mais que le jour venu elles vous snoberont. Que les copains sont sympas, sans doute, mais que les ennuis survenus ils vous ignoreront. Alors, sous le néon grésillant vous vous regardez. Est-ce bien vous là, à quelques centimètres de votre nez ? Vous appartient-il ce visage hagard, ce visage terne aux traits tirés ? Cette peau grasse, est-ce la vôtre ? Et cette chevelure luisante de sébum ? Alors, péniblement, vous abandonnez votre double. Avant qu’il disparaisse vous l’apercevez mimer vos gestes, pantin informe et sans âme. Vous remontez à l’étage en vous accrochant à la rampe, et tentez de retrouver un peu d’insouciance dans les vapeurs d’alcool et la chaleur du groupe. Mais en bas, devant le miroir cruel, quelque chose s’est rompu. Le cœur n’y est plus. Vous n’êtes plus tout à fait dupe...

     

    ©Pierre Mangin 2017

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