• La beauté est parfaite,
    La beauté peut tout,
    La beauté est la seule chose qui n'existe pas à demi.

    (Victor Hugo)

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  • Nuit Noire

     

    Moi j’aime bien quand Maman me demande d’aller faire une course. Les dames me sourient et les marchands sont très gentils. Je crois qu’ils aiment bien voir un petit garçon dans leur magasin. Dès fois, avec la monnaie, je peux m’acheter un bonbon. Un carambar, une boule de coco ou un rouleau de réglisse. Ça c’est quand c’est à la boulangerie. D’autre fois, quand je reviens à la maison et que je rends la monnaie, Maman me donne une pièce. Je la mets dans ma tirelire. Un gros cochon rose.

     

    J’aime bien le samedi aussi. Parce que le lendemain c’est dimanche et qu’il n’y a pas d’école. L’école j’aime pas trop. Le maître crie fort et j’ai un peu peur.

     

    Samedi je jouais dans ma chambre en attendant le dîner. J’aime bien être tout seul dans ma chambre. Maman est venue. Elle m’a même pas fâché pour tout le bazar que j’avais mis. Elle m’a demandé si je voulais bien aller lui acheter quelque chose. Des câpres, au Comptoir d’Angélique, l’épicerie sur le grand boulevard. J’aime bien aller faire une course mais là, j’aimais pas beaucoup ce que Maman me demandait. D’abord le Comptoir d’Angélique c’est loin. À l’autre bout de la ville ! Dans les beaux quartiers comme dit Papa. Et j’y étais jamais allé tout seul. Et puis, surtout, il faisait nuit. Il faisait nuit noire ! C’est sûr, Maman avait perdu la tête, ou elle avait pas vu qu’il faisait nuit, ou elle avait été mordue par l’araignée qui rend fou, ou elle me faisait une blague qu’était même pas drôle, ou elle en avait assez des enfants comme le papa du Petit Poucet !

     

    J’ai regardé Maman, et puis la fenêtre. On voyait très bien que dehors il faisait nuit. J’ai regardé encore Maman, et encore la fenêtre. Mais Maman elle comprenait pas. Elle m’a demandé : « Alors, c’est d’accord oui ou non ? » Oui ou non je sais ce que ça veut dire chez les adultes. Ça veut dire qu’ils s’impatientent et qu’ils veulent une réponse vite. Dans ma tête j’avais plein de choses un peu en vrac. D’abord j’ai eu envie de crier : « Mais Maman ! Il fait nuit ! Nuit noire ! J’ai dix ans et il fait nuit noire ! » Et puis je me suis dis que Maman s’était toujours bien occupée de moi, que j’avais toujours pu lui faire confiance. Que si elle me demandait d’aller chercher des câpres dans la nuit, c’est que je pouvais le faire. C’est que j’étais capable de le faire.

     

    C’est que j’étais devenu grand…

     

    Il n’y a que les grands qui peuvent sortir dans la nuit. C’est logique. Alors j’ai dis oui. Je ne voulais pas redevenir petit pour encore très longtemps en disant non. Les petits ils peuvent pas aller tout seul dans la nuit. Les grands, oui. C’est logique.

     

    Papa était dans son fauteuil. Il lisait son journal. Il m’a vu me préparer pour sortir. Il a même pas crié qu’il faisait nuit. Il a même pas crié pas que je ne pouvais pas sortir tout seul dans la nuit, dans la nuit noire. Il a rien dit, rien du tout. Il m’a souri et il a continué sa lecture.

    Alors je me suis dit que Papa aussi savait que j’étais devenu grand. Il n’y a que moi qui ne savais pas…

     

    J’ai descendu l’escalier, tout emmitouflé dans mon manteau, la monnaie de la course bien à l’abri au fond de ma poche. J’étais grand, j’allais traverser la moitié de la ville, il faisait nuit noire et je n’avais pas peur.

    Je n’avais pas peur. J’avais la trouille. Une grosse trouille énorme. J’avais envie de chialer tellement j’avais la trouille.

    J’ai poussé la porte du hall. Je me suis retrouvé dans la rue.

     

    La lumière des lampadaires était à moitié noyée dans le brouillard. Ils n’éclairaient pas les trottoirs partout. Juste une petite tache en dessous d’eux et puis c’est tout. Entre deux taches de lumière c’était comme un trou noir. Un trou qui voulait m’aspirer pour me retenir. Je ressortais de chaque trou avec le cœur qui battait à dix mille à l’heure. Le temps de la lumière je respirais un peu mieux. Et je retombais dans un trou sans fond. Tout pouvait arriver. J’avais froid, j’avais peur. Et j’avais envie de pleurer.

     

    Dans la rue Adrien Moisant c’était pire encore. C’est une longue rue toute droite avec des arbres de chaque côté. L’été j’aime bien marcher dans l’ombre qu’ils font. En plus le matin il y a plein d’oiseaux qui chantent. Mais là… Là… C’était effrayant. J’entendais des craquements au-dessus de moi. Les arbres essayaient de m’agripper avec leurs branches sans feuilles. Ils se penchaient en grinçant. Je me suis mis à marcher plus vite pour les éviter. Je les entendais siffler et cracher. Ils essayaient de me frapper. Des ombres immenses dansaient et grimaçaient sur les maisons. Des silhouettes menaçantes surgissaient d’un coup et disparaissaient dans l’ombre. D’autres s’élevaient en gesticulant. Des voleurs, des bandits, des assassins d’enfants, sans aucun doute, qui se cachaient pour mieux m’attraper. Il y avait des bruits de pas derrière moi. J’ai marché plus vite encore. Les pas aussi allaient plus vite. J’ai couru. Les pas aussi couraient dans la nuit. J’avais si peur mais je n’osais pas me retourner. Je ne voulais pas voir.

     

    Je regrettais de n’avoir pas hurlé : « Mais je peux pas y aller ! Il fait nuit ! Nuit noire ! ». Si c’était ça être grand ; être livré à la nuit, au noir, au froid, aux ombres, aux fantômes, aux rôdeurs, au danger, aux menaces, à la mort peut-être ; je préférais quand j’étais petit !

     

    Un autre danger m’attendait. La grande avenue Foch. Quatre voies. Des voitures à fond la caisse des deux côtés. Impossible de traverser sans prendre le passage souterrain…

    Le passage souterrain, déjà la journée ça fait peur. Alors la nuit… J’ai eu une idée. J’ai compté jusqu’à cent comme ça j’étais sûr qu’il n’y avait plus personne dans le passage. J’ai compté jusqu’à cent et je suis descendu en courant. Dans le tunnel j’ai couru encore plus vite et je suis remonté de l’autre côté toujours en courant. J’étais de l’autre côté. J’avais traversé !

     

    À l’épicerie il y avait de la lumière, il faisait chaud. J’étais bien. J’aurai voulu y rester tout le temps. Quand l’épicier m’a demandé ce que je voulais, j’ai répondu « Un bocal de carpes s’il vous plaît ». Il a rit et tous les gens riaient, je ne sais pas pourquoi. Et il m’a donné mon bocal de câpres.

     

    Pour revenir j’ai couru le plus vite que je pouvais. Je voulais retrouver l’appartement. Ma chambre. Papa et Maman. Alors j’ai couru, tant pis si j’étais essoufflé. Maman m’aurait grondé. Elle m’aurait grondé en me disant que c’est très dangereux de courir avec un bocal en verre dans la main. Moi je trouve que c’est la nuit qui est très dangereuse. La nuit et le noir. Alors j’ai couru.

     

    Dans l’escalier j’ai attendu. Pour retrouver mon souffle. Dans l’escalier j’avais moins peur. Quand la minuterie s’éteignait je la rallumais vite. Et j’ai frappé à la porte de chez nous.

    J’étais tellement content d’être arrivé ! J’ai donné le bocal et aussi la monnaie.

    Je n’ai rien dit de ce que j’avais vécu. Je n’ai rien dit des ombres, des bruits, du noir, des pas...

     

    J'étais devenu grand.

     

    ©Pierre Mangin 2019

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  •  

     

    La Boutique

             Alban aimait à se souvenir de son oncle Nicoli, une force de la nature qui riait fort et achetait chaque année une voiture neuve tout à fait extravagante. Dans la famille le bruit courait que Nicoli brassait des millions. On chuchotait aussi que ses « affaires » se situaient au-delà de la limite un peu floue de la légalité. Il arrivait à Nicoli de s’absenter de longs mois. On disait alors au jeune Alban que son oncle était parti à l’étranger, en voyage d’affaires bien entendu. En réalité, Nicoli, rattrapé par les agents du fisc ou ceux de la répression des fraudes, effectuait un séjour en prison. Séjour dont il ressortait plus grand encore, plus fort, plus tonitruant. Et plus décidé que jamais à brasser de nouveaux millions…

     

              Alban se souvenait particulièrement d’une phrase que son oncle Nicoli lui avait inculquée dès son plus jeune âge. Alors qu’il le faisait sauter sur ses genoux il lui répétait à la façon d’un mantra : « Le temps c’est de l’argent. N’oublie jamais ça petit, le temps c’est de l’argent ! »

     

              Après de brillantes études et une inscription non moins brillante à Pôle Emploi, après quatre interminables années de chômage entrecoupées de quelques stages de formation et de petits contrats d’intérim aux antipodes de ses hautes qualifications intellectuelles ; Alban prit conscience d’avoir sacrifié sa belle jeunesse à hanter des salles de cours et autres amphithéâtre poussiéreux pour s’étioler dans de misérables petits boulots alimentaires rémunérés au ras des pâquerettes.

              Il décida qu’il était temps pour lui de prendre son destin en main, et régla ses ambitions à la hauteur de ses espérances.

     

              Puisque le temps c’est de l’argent, il allait vendre du temps. Et pour engranger de solides bénéfices, il allait vendre du temps au prix de l’or… L’idée était si simple qu’Alban se demanda pourquoi il ne l’avait pas eu plus tôt…

              En affaire, aimait à rappeler son oncle Nicoli, l’important est de s’associer aux bonnes personnes. Fort de sa jeunesse et de son puissant désir d’à son tour brasser des millions, Alban alla sans hésiter proposer à celui qui était considéré comme l’un des plus fameux spécialistes du temps de s’associer. Ce dernier se montra enthousiaste, et, à la fin de l’entretien, tous deux topèrent. En affaire, toper vaut le meilleur des contrats…

     

              Quelques semaines plus tard, le jour de son vingt-sixième anniversaire, Alban s’installait dans une boutique désaffectée, pas très loin du centre ville. Sur la vitrine, en grosses lettre blanches, il avait inscrit : « Ici on vend du temps ». Il pensait rajouter « Facilité de paiement », mais son oncle lui avait enseigné qu’en affaire crédit faisait rarement profit. Le mur derrière le comptoir en chêne massif, il l’avait décoré avec une série de maximes joliment encadrées : «  Offrez un répit aux saisons ! », « Aujourd’hui, demain, gérez votre présent. », « Qu’importe l’heure quand on peut étendre les minutes ! », « L’âge n’est rien, seul compte l’instant qu’on s’offre. »

     

              La première journée, il n’y eut pas foule. Personne ne semblait décidé à pousser la porte. La matinée s’écoula, puis l’après-midi, sans qu’un seul client ne pointe le bout de son nez. Un peu dépité, Alban se préparait à fermer quand une femme se présenta. Elle était pressée, ébouriffée, et Alban remarqua ses joues rosies par l’émotion. Elle venait de quitter son amant et avait une peur bleue que son mari soit déjà à la maison. Elle acheta quinze minutes, sans en discuter le prix, et fila dans la rue en rajustant sa coiffure.

     

              Le lendemain les clients furent plus nombreux. À la fin de la semaine la boutique ne désemplissait pas.

              Des hommes pressés venaient régulièrement acheter une ou deux heures par jour pour finir quelques travaux d’importance ; des étudiants s’offraient un peu de temps pour leurs révisions ; de jeunes mères se rendaient à la boutique en cachette de leurs maris afin d’échanger leurs maigres économies contre un peu de temps pour elles ; des enfants cassaient leur tirelire dans l’espoir d’allonger un peu les vacances scolaires et de retarder la rentrée des classes. Alban compta même dans sa clientèle quelques députés, quatre sénateurs et deux ministres. Ceux-là juraient avoir besoin de temps supplémentaire pour régler les affaires du monde. Ce à quoi ils employaient les semaines, voire les années ainsi récupérées ne regardait pas Alban. Désormais il avait pignon sur rue, brassait des millions et pouvait comme son oncle s’offrir la plus extravagante des voitures.

     

              La boutique était ouverte depuis une année quand un vieillard se présenta. Il allait mourir, il le savait. Il n’était pas gourmand. Il ne désirait qu’une journée, vingt-quatre petites heures pour permettre à sa fille d’arriver d’Australie. Pouvoir l’embrasser avant son grand départ était son seul souhait. Le vieillard était pauvre. Des trémolos dans la voix il supplia qu’on lui fasse crédit. Sa fille viendrait le régler, il le promettait. Il eut beau implorer, Alban fut intraitable. Il congédia le vieil homme sans plus de cérémonie.

     

              Une semaine après ce tragique événement, alors qu’il s’apprêtait à ouvrir son commerce, Alban sentit son cœur se serrer. Tout se mit à tourner autour de lui. Il s’effondra sur le carrelage froid et impersonnel de la vieille boutique. Il n’avait pas encore vingt-sept ans.

              À vendre du temps au prix de l’or, le risque est grand de devoir payer rubis sur l’ongle.

              Le diable non plus ne fait pas crédit…

     

    ©Pierre Mangin 2019

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