•  Depuis de longues années Églantine Rozéria travaillait à l’écriture de son roman. Elle l’avait commencé adolescente, en écrivant des bouts d’idées sur un cahier quadrillé, un peu à la manière d’un journal intime dont les jeunes filles de cet âge sont friandes. Pendant ses études, un master de littérature appliquée, appliquée à quoi elle n’avait jamais véritablement saisi, elle avait continué de jeter des notes au quotidien, remplissant au fil des mois de nombreux carnets. Devenue adulte ses deux maternités successives n’ont pas freiné son élan notatif. Bien au contraire. C’est justement quand l’aînée de ses deux filles eu atteint l’âge canonique de deux ans qu’elle décida d’écrire son roman.

    Le soir de cette mémorable décision elle avertit Hector, son mari :

    — Désormais nos deux filles dormiront dans la même chambre. J’ai besoin d’un lieu à moi, d’un bureau où je vais écrire mon roman.

    Hector suggéra bien quelques autres aménagements possibles pour la création d’un bureau mais elle n’en démordait pas. Elle désirait une pièce à elle, une pièce où elle pourrait s’isoler et travailler à la création de son œuvre.

    — Nos deux filles ont à peine une année d’écart. Elles seront ravies de partager la même chambre !

    Ce fut vrai. À partir de cette date, quand l’une se réveillait la nuit elle s’empressait de réveiller l’autre. Et c’était dans l’appartement un joli concert de pleurs et de cris.

    Cela ne gênait en rien Églantine : elle dormait avec des boules Quies. Simplement Hector accusa au fil des semaines et des mois une fatigue de plus en plus marquée.

    Après deux pleines années d’un travail quotidien acharné, elle fut assaillie de doutes. Les pages qu’elles noircissaient quotidiennement étaient-elles susceptibles d’intéresser quelque lecteur ? Après tout, un roman, qu’est-ce ? Une histoire que l’on se raconte à soi ? Une bouteille que l’on jette à la mer en espérant qu’une âme la découvre ? Un message d’importance que l’on veut délivrer à ses contemporains ? Toutes ses questions l’assaillaient au point de la paralyser. Installée à sa table de travail plus rien ne venait. Nul commencement d’intrigue, pas davantage d’idée générale, pas seulement une phrase ou un mot, serait-il futile.

    Elle ne pouvait continuer ainsi. Avec toute la fougueuse spontanéité de sa jeunesse elle osa adresser son manuscrit à Amboise Gâtefin. Elle avait besoin de recevoir l’avis d’un écrivain, d’un vrai. Et écrivain, Amboise Gâtefin l’était. Il se taillait une solide réputation depuis la parution de « L’Espérance des moribonds », chez Caillenote et Boutinus. Depuis, il avait accumulé les distinctions et était considéré comme l’un des écrivains majeur de son époque. Les Nouveaux Littérateurs, c’était lui. Il n’accordait que de très rares entretiens, préférant laisser son œuvre parler. Contre toute attente Amboise Gâtefin acceptât de la recevoir. Peut-être avait-il été touché par l’insouciance de sa jeune admiratrice. Si tant est que Gâtefin soit capable d’être touché par quelque sentiment humain. Il la reçut dans son bureau, rare privilège que de pouvoir entrer dans le Saint des Saint, là où l’icône des Nouveaux Littérateurs créait. Il avait parcouru d’un œil amusé, si tant est que Gâtefin soit capable d’amusement, son manuscrit. L’avait jugé à l’image de la jeune femme en face d’elle : léger, manquant de consistance, en un mot comme en cent, inutile. Très impressionnée de se retrouver devant le maître, Églantine écoutait d’une oreille craintive le message que Gâtefin daigna lui délivrer. Il tenait en une injonction : souffrance. L’écriture n’est pas une partie de plaisir, lui martela t-il. L’écriture est un chemin de souffrance. Sans souffrance pas d’écrit qui vaille la postérité. La souffrance seule doit guider celui qui veut se coltiner avec le romanesque.

    — Contrairement aux apparences mon bureau au plancher marqueté, aux fenêtres donnant sur l’un des plus beaux parcs de la ville, aux rayonnages débordants de livres rares, mon bureau n’est pas un lieu paisible. C’est une salle de torture. M’asseoir sur ce fauteuil c’est commencer de souffrir. Sortir mon stylo c’est enfoncer plus avant les piques rongeant ma chair, commencer d’écrire c’est m’infliger des charbons ardents sur la peau, c’est m’écarteler au tourniquet, c’est pleurer des larmes de sang.

    C’est avec ces mots gravés dans la tête qu’Églantine rentra le soir chez elle, désemparée. Aussitôt elle décida de s’infliger de multiples privations afin de retrouver le souffle de l’inspiration. Pour commencer elle installa un lit de camp dans son bureau pour éviter la tentation des rapprochements charnels avec Hector, qui, comme chacun sait, sont monnaie courante chez les couples encore jeunes. Elle s’y allongeait lorsque, vaincue par la fatigue elle piquait littéralement du nez sur son œuvre. Elle ne mangeait que le strict minimum pour ne pas tomber d’inanition. Dans le seul but de ressentir de douloureuses crampes en se mettant à sa table de travail. Pour souffrir, elle souffrait. Et sa famille aussi. Hector se faisait difficilement à l’abstinence forcée, et les filles ne trouvaient plus dans leur mère les torrents d’affection qu’elles étaient en droit d’attendre. Quand elle eut perdu quatorze kilos et que les cernes alliés à la maigreur lui ravagèrent le visage Hector mis le holà à la lubie de sa femme. Il n’eut pas de mal à la convaincre d’arrêter cette folie car, pendant les six mois d’expérimentation de l’écriture souffrance, elle n’avait pas écrit une seule page dont elle soit véritablement enchantée. Le soir même Hector retrouvait sa chère Églantine dans le lit conjugal  et se rapprochait d’elle timidement, découvrant avec émotion un corps transformé par les privations.

    Après avoir récupéré allure humaine, Églantine se dit qu’il était important que son manuscrit soit lu par un œil neuf. Hector s’était souvent proposé de devenir son lecteur. En vain.

    — Tu me connais trop, répétait-elle, tu ne serais pas impartial.

    Elle pensa à Julien.

    Julien elle l’avait connu à l’université. Il avait depuis abandonné le romanesque pour se consacrer au journalisme. Églantine lisait de temps à autre avec plaisir ses chroniques qui paraissaient tous les jeudis dans les pages loisir d’un quotidien local. À l’époque de ses études, Julien était attiré par la jeune étudiante. Il en était un peu amoureux, sans jamais oser tenter sa chance auprès d’elle tant elle lui paraissait inaccessible. Aussi quand elle l’appela pour lui proposer de lire son manuscrit, il s’empressa d’accepter. Il dévora les pages avant de la retrouver dans un café du centre ville pour lui donner son avis aussi intransigeant qu’objectif.

    — Tes pages, lui dit-il en substance, tes pages sont ternes. Trop sérieuses, trop sévères. Elle manquent de ce souffle créatif un peu libertaire, ce souffle inattendu qui surprend le lecteur, l’embarque sans prévenir. Ton personnage principal est trop attendu. C’est une gentille maman, une épouse docile, bref, une femme sans surprise. Réagis ! Fais vivre à ton personnage des aventures !

    Oui, mais quel genre d’aventures se demandait Églantine. Sur cette question Julien avait une petite idée.

    — Pourquoi ne donnes-tu pas à ton personnage un amant ? Un homme qui lui ouvrirait des portes insoupçonnées, qui l’entraînerait dans une relation licencieuse et trouble…

    Jamais elle n’aurait conçu d’elle-même un tel scénario. Oui mais qui, se demandait-elle. Qui pour jouer le rôle de l’amant ? Devinant ses pensées, Julien se proposa. Ils conclurent le marché en topant par-dessus la table.

    Ils décidèrent de se retrouver quatre fois par semaine. Julien était formel : pour être inspirante la relation devait être soutenue, régulière. Ils se retrouvaient dans des chambres d’hôtels, parfois dans le petit deux pièces de Julien, en lisière de forêt. Parfois même en plein cœur de forêt, où la peur d’être découverte émoustillait l’épouse infidèle. C’est lors de l’une de leurs expéditions sylvestre que Julien lui souffla à l’oreille d’expérimenter des pratiques sexuelles hors du commun. Dans le seul but bien sûr, de libérer le souffle créatif de l’apprentie écrivaine. En rougissant elle accepta.

    Et c’est vrai qu’inspirée elle l’était. Chaque matin, chaque soir, quelques fois la nuit entière, elle noircissait des pages et des pages avec une facilité déconcertante. Ses doigts couraient sur le clavier au rythme de ses pensées, les phrases s’enchaînaient les unes après les autres, les chapitres se gonflaient, son œuvre allait enfin de l’avant.

    Mais, après six mois de cette course échevelée, elle prit conscience en se relisant que tout cela était bien ennuyeux. Elle avait écrit des centaines de pages, certes. Mais des pages, qui, si elles n’étaient pas emplies de cette sourde et morbide tristesse de sa période écriture souffrance n’en dégageaient pas moins une désagréable sensation de solitude et de vanité. À la vérité, des centaines de pages noircies à la hâte, peut-être pourrait-elle en tirer quelques lignes de valables. Pas davantage. Il était urgent pour Églantine de trouver un autre souffle.

    Elle ne se rendit plus à ses rendez-vous secrets et laissa Julien accumuler des messages sur son répondeur sans jamais lui répondre. Le galant éconduit se lassa et cessa de l’importuner. Comme elle avait décidé de faire le ménage dans sa vie, elle le fit aussi dans sa maison. S’ouvrait pour Églantine une longue période de nettoyage, récurage, rangement, tri. Quand il rentrait du travail Hector découvrait chaque soir un intérieur un peu plus propre, mais aussi un peu plus vide. Sur les étagères les bibelots disparaissaient les uns après les autres. Envolés les presse-papiers difformes en terre cuite, cadeaux de la dernière fête des mères des filles ; dans la colonne à verre le vase en cristal, héritage d’une lointaine tante défunte ; disparue la collection de deux-chevaux miniatures d’Hector. Dans la bibliothèque les étagères se vidaient inexorablement, à la manière de l’eau d’un bain dont on aurait retiré la bonde. La cuisine ne fut pas épargnée : vaisselle réduite au strict minimum, ustensiles idem. Son bureau lui-même suivit le même chemin. Après le passage de la furie ménagère Églantine, ne restaient plus dans la pièce qu’une planche, deux tréteaux et une mauvaise chaise. Dans la chambre des filles les jouets disparaissaient, et aussi tous ce petits riens qui font la joie des enfants : fanfreluches, petits bouts de papier doré, photos pieusement découpées de quelques idoles de la chanson. Aux filles et à Hector qui se plaignaient de ce nouvel état de fait elle répondait inlassablement que l’inspiration, pour s’épanouir, avait besoin d’un environnement zen, débarrassé de toutes les scories de l’accumulation.

    Et, effectivement, elle retrouva l’inspiration. Une inspiration parcimonieuse, une inspiration minimaliste. Finies les innombrables pages que crachaient l’imprimante dans un cliquetis mécanique. Les mots elle les choisissait avec une telle lenteur qu’après trois nuits de travail acharné elle parvenait tout juste à écrire l’équivalent d’un haïku. Après quelques mois de ce rythme elle dut se rendre à l’évidence. Pour écrire son roman, son grand roman picaresque, son grand œuvre comme elle l’appelait parfois, ça allait être long. Très long. Et ses cheveux risquaient bien d’avoir déserté le dessus de sa tête avant qu’un seul chapitre ne soit bouclé. Les filles retrouvèrent avec une joie non dissimulée un peu de bazar dans leur chambre, Hector dénicha de nouvelles deux chevaux miniatures. Églantine rechercha une nouvelle source d’inspiration.

    Un soir elle regarda avec passion une émission sur Arte consacrée aux rituels des écrivains. Elle décrétât aussitôt que c’était cela qui lui manquait. Et s’empressa de s’en créer. Le matin elle se levait à quatre heures trente précises, préparait son thé, toujours le même, un Earl Grey à la bergamote qu’elle laissait infuser trois minutes (pas une seconde de plus), dans une eau à quatre-vingt-dix degrés (pas un degré de plus.) À quatre heures quarante-cinq elle s’asseyait à sa table de travail après avoir ouvert grand la fenêtre, passait dix minutes à regarder la nuit et allumait son ordinateur. À six heures trente précises elle se levait, enfilait jogging et baskets, et partait marcher une heure d’un pas rapide. Toujours le même trajet. La place Sainte Hélène, déserte à cette heure matinale, les jardins des Cordeliers, le tour du petit lac de Belle-Île, le chemin de la baignade, la descente de la grande échelle (qu’elle prenait dans le sens de la montée) et retour par la rue Grande et l’avenue Marcel Lemoine. Elle franchissait la porte de l’appartement à sept heures trente, trouvait Hector en train de prendre son petit déjeuner, l’embrassait sur le front, filait prendre une douche rapide. Une douche froide, hiver comme été, relent de sa période écriture souffrance. À huit heures elle réveillait les filles, les habillait, confectionnait leurs petits déjeuners, les préparait et les accompagnait à l’école. Une fois les filles confiées à l’administration de l’éducation nationale, elle repartait pour une heure de marche. Un autre itinéraire, mais toujours le même. De retour à la maison à dix heures elle travaillait jusque midi et demi. Hector ne rentrait pas manger, les filles non plus, elle avait tout loisir de travailler sereinement. Quand l’horloge de l’église sonnait le coup de la demie de midi elle cessait. Au milieu d’une phrase si besoin. Ce coup unique sonnait la fin de son temps d’écriture, jamais elle n’y dérogeait. Le reste de la journée elle s’occupait des affaires de la maison, récupérait les filles à la sortie de l’école, bref, vivait la vie ordinaire d’une jeune femme mariée mère de deux enfants. Et elle recommençait ainsi le lendemain.

    Après plus d’une année sur ce rythme inébranlable, elle fut obligée de constater que le résultat n’était pas à la hauteur de ses espérances. Il lui fallait une autre source d’inspiration.

    Jamais encore Hector n’avait eu la permission de lire la prose de son épouse. Elle ne pensait pas que son mari puisse lui apporter quoi que ce soit dans ce domaine. Elle se trompait. Car c’est bien lui, le paisible Hector, à des années lumières des affres créatrices de son épouse, qui lui décilla les paupières. La bibliothèque du quartier où il emmenant les filles chaque semaine organisait un atelier d’écriture un vendredi soir sur deux. Il ne comprenait pas bien ce qu’atelier d’écriture pouvait bien signifier. Pour lui un atelier était un lieu bruyant, poussiéreux, où l’on réparait, colmatait, remettait en état divers matériels et machines. Il persuada cependant sa femme de s’y inscrire. Après tout, qu’avait-elle à y perdre ? Un peu réticente elle se présenta le premier vendredi et s’assit, bien décidée à ne pas piper un mot de la soirée. C’était compter sans l’animateur de l’atelier, un homme débonnaire à la barbe hirsute, qui possédait le don de délier les mots, de les libérer, qu’ils soient écrits ou parlés. Au fil des semaines elle prenait de plus en plus de plaisir à se rendre à l’atelier d’écriture. Sans qu’elle s’en aperçoive, elle se nourrissait. Des propositions d’écriture sans cesse renouvelées proposées par l’animateur, mais aussi des écrits des participants. Des écrits multiples, étonnants, à l’image des différents personnes assises autour de la vaste table. Certains étaient drôles, d’autres plus sérieux. Des textes poétiques lui provoquaient des frissons au plus profond de son être quand d’autres la poussaient à la réflexion. Alors qu’en sortant d’un repas elle se sentait rassasiée, à l’atelier elle ne l’était jamais. Elle aurait voulu encore plus. Il faut dire que la nourriture était autre, et les textes si frais, à peine écrits ils étaient lus, que l’indigestion était impossible. On riait aussi beaucoup à l’atelier, Églantine en revenait toujours d’humeur joyeuse. On mangeait aussi. Des gâteaux, des chocolats, des chatteries de toutes sortes. De l’avis de tous c’était le carburant indispensable pour l’inspiration. Après quelques mois de fréquentation assidue Églantine récupéra les kilos qu’elle avait perdus pendant ses temps d’errance inspirative. Bientôt elle laissa tomber ses barrières, piètres protections en vérité, et s’autorisa une écriture spontanée, instinctive, libre. Sans qu’elle s’en aperçoive sa manière d’écrire changea. Sa plume devenait moins torturée, plus facétieuse et son caractère lui-même s’en trouvait transformé, pour le plus grand plaisir d’Hector et des filles. Hector qui se félicitait d’avoir à ses côtés sa petite Églantine des premiers jours, les filles qui s’émerveillaient de l’affection débordante de leur maman.

    Et c’est dans ses nouvelles dispositions d’esprit qu’Églantine Rozéria se remit à l’écriture de son roman. Sur la première page elle a écrit en grosses lettres « Journal d’une femme ordinaire ».

    Et elle ne désespère pas d’un jour trouver le courage de l’adresser à un éditeur.

    ©Pierre Mangin 2020

      

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    Ennemi Public

    Dix ans ! La sentence résonne comme un coup de tonnerre dans la salle rendue somnolente par les longues heures de débats. Dix ans !

    Je suis anéanti. Bien sûr, je m’attendais à une lourde condamnation. Mon avocat m’avait préparé. « Nous ne pouvions pas tomber sur pire juge que Pinard », m’avait-il dit. « Pinard c’est un ayatollah du politiquement correct, un intégriste du bien penser. Il clame partout qu’il n’a aucun lien de parenté avec l’Ernest de sinistre mémoire ; dans les faits il est pire que lui. Avec Pinard  comme président de la Cour d’Assises il ne faut s’attendre à aucune clémence. »

    Oui, je m’attendais à écoper d’une lourde peine. Mais dix ans… !

    J’étais en état de récidive légale. Dès le début de ma garde à vue, je savais que j’allais passer par la case prison. Sans toucher les vingt mille euros ! Le juge d’instruction voulait s’assurer que je n’exercerai pas de pression sur les témoins. Le juge des libertés et de la détention n’a pas tergiversé. Détention provisoire ! Tout juste s’il avait écouté mon avocat. La détention provisoire, c’était de bonne guerre. D’ailleurs le capitaine de gendarmerie, celui qui m’a auditionné, ne me l’avait pas caché. Pour lui c’était plié d’avance. Le brave homme semblait désolé pour moi ! Je crois qu’il me considère comme un pauvre type un peu faible. Pas comme un dangereux délinquant multi récidiviste.

    Oui, je m’attendais à écoper d’une lourde peine. Neuf mois, un an, dix-huit mois peut-être… Mais dix ans !

    Au premier procès j’avais été condamné à sept ans. J’ai voulu aller en appel, malgré les réticences de mon conseil. J’étais combatif, énergique. Il était hors de question que je croupisse aussi longtemps dans un cul de basse fosse. Nous étions allés en appel. Ce que redoutait mon avocat est arrivé. Ma seconde peine est plus lourde que la première, et toutes les voies de recours sont épuisées.

    Dix ans… Anéanti, je suis anéanti.

    En énonçant le verdict, le juge Pinard a affiché un petit sourire satisfait. Au fil des audiences il ne dissimulait plus son mépris. On dit de Pinard qu’il met les jurés dans sa poche, qu’il les amène où bon lui semble. Hélas, je crois que sa réputation n’est pas usurpée.

    L’avocat général ne m’a pas loupé lui non plus. Il a dressé de moi un portrait plus noir qu’un tableau de Soulages. « Danger pour la société », « loup solitaire », « ferment nauséabond », « prédateur insatiable » sont quelques-uns des termes que je n’oublierai jamais. Et tous les témoins qu’il a convoqués à la barre ont abondé dans son sens.

    Julie la première… Mon ex petite amie a évoqué ces soirées où je m’enfermais dans mon bureau en exigeant de n’être pas dérangé. « Je suis jeune Monsieur le Président, il me délaissait… » Elle a eu le toupet de susurrer ça en baissant ses yeux de biche. Dans la salle un murmure de désapprobation s’est fait entendre. L’avocat général avait ensuite épilogué sur la faveur que m’avait offert la justice en me laissant libre après ma dernière interpellation. C’est vrai, la dernière fois j’avais échappé à la prison, mais pas au contrôle judiciaire assorti de strictes obligations. Obligations que je m’étais montré incapable de tenir plus d’un mois, martelait l’avocat général en prenant des poses de tribun.

    La perquisition de mon appartement avait signé la fin de mes espoirs. Ils avaient tout trouvé. Tout.

    Le synopsis du roman sur lequel je travaillais, les ébauches d’une dizaine de nouvelles. Et des projets plus ou moins avancés. Comme celui du roman participatif, à plusieurs mains. Pour eux une aubaine. Mieux que des aveux, la preuve de mon implication dans la mise en place d’un vaste réseau séditieux.

    Bien sûr ils ont saisi mon ordinateur. L’ont fait décortiquer par leurs spécialistes. Les courriels échangés avec Destran, mon éditeur, ont fini de m’accabler. Heureusement il a eu le temps de prendre la fuite avant la venue des uniformes. À l’heure qu’il est il doit être dans quelque paradis où la littérature est encore tolérée.  Depuis des mois il me disait qu’il serait plus prudent que nous nous expatrions. Comme je regrette de ne pas l’avoir écouté…

    Ils ont épluché tous mes contacts. Remonté la piste de plusieurs revues littéraires, mis hors de nuire un nombre non négligeable de forums d’auteurs. Hélas, tous leurs responsables n’ont pas eu la présence d’esprit de Destran. Plusieurs on été interpellés. Certains administrateurs se retrouvent en prison, d’autres subissent un programme de rééducation. Des espèces de camps de travail où ils sont contraints d’étudier les écrivains officiels. Je me demande si la prison n’est pas préférable…

    Des lecteurs ont voulu monter un comité de soutien. Les contrôles incessants, les tracasseries administratives à répétition les en ont dissuadé.

    Dix ans… Avant de lever la séance, Pinard a trouvé spirituel de m’interpeller en me regardant droit dans les yeux :

    — Prenez cette condamnation du bon côté. Vous allez avoir tout le temps dont vous rêviez pour peaufiner vos petits jeux littéraires ! Mais d’ici que vous sortiez de votre cellule, je doute fort que ces jeux soient encore organisés…

    Ensuite il a demandé aux gardes de m’emmener sans plus s’occuper de moi.

    ©Pierre Mangin 2020

    (Ce texte a été écrit à l'occasion des dix ans du Forum Maux D'Auteurs)

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    Une drôle de faune habite la rue des Trois Chevreuils. Une faune hétéroclite et joyeuse pour certains. Inquiétante et menaçante pour d’autres.

    Tout en bas de la rue, il y a le couple Renard. Leur gamin ne passe pas inaperçu : il est aussi roux qu’une forêt d’automne. Le garnement est bien un peu remuant, il n’est pas le dernier à faire des farces, et plus d’une fois il a sonné à ma porte avant de détaler en courant, mais au fond ce n’est pas un mauvais bougre.

    En face se tient une boutique d’antiquités tenue par les frères Loiseau. De mauvaises langues disent qu’ils ne sont pas toujours honnêtes, qu’ils n’hésitent pas à vieillir un meuble à coup de chevrotines ou à faire passer du métal doré pour du 18 carat. À quoi les frères Loiseau rétorquent que vendre du rêve est le cœur de leur métier, quitte à faire passer des vessies pour des lanternes. On ne leur connaît pas de femmes aux frères Loiseau. Le soir, les rideaux de la boutique descendus, ils montent dans leur appartement situé au premier étage, en ressortent pour aller manger dans un restaurant du centre ville. Quand ils ne sont pas à la boutique ils écument les brocantes et les vide greniers à la recherche de la perle rare.

    Un peu plus haut, au numéro 37, c’est le royaume de la famille Leboeuf. Les parents sont à la tête d’une impressionnante marmaille. Que des garçons. On dit qu’ils en ont suffisamment pour former une équipe de foot. Le fait est qu’on ne compte plus le nombre de carreaux que les petits Leboeuf ont cassés en se lançant dans des parties endiablées les soirs d’été !

    La petite maison devant la fontaine, c’est la maison des Poussin. L’aîné est un peu artiste. Il suit des études de peinture, on dit qu’il a de l’avenir dans ce domaine. Mais les parents auraient préféré qu’il se destine à la médecine ou à la magistrature.  

    Au 58, juste avant la place des Platanes, dans une maison aux jardinières débordantes de fleurs, vivent Cadichon et sa jeune épouse, Modestine. Un petit couple qui fait la fierté de la rue tant ils ont l’air amoureux. Les plus vieux envient secrètement ces soleils qui illuminent leurs visages en permanence, les plus jeunes voudraient prendre exemple sur leur bonheur.

    Pas très loin, sur le même trottoir, se trouve la maison des Lhermitte. Le père est un peu cabotin, il prend des pauses, mais tout le monde l’aime bien.

    Juste à côté c’est la maison de Cheval. La mémoire de la rue. Il faut dire que Cheval était facteur, il a distribué le courrier aux habitants de la rue pendant plus de quarante ans ! Il est au courant de toutes les histoires de la rue. Il est entré dans toutes les maisons, n’a jamais refusé un petit jaune ou un petit coup de gnôle l’hiver, et plus d’une fois on l’a vu finir sa tournée en zigzaguant ! C’est un vieil homme désormais, mais il est intarissable quand il parle de sa rue !

    Son meilleur copain, Bourdon, habite trois numéros plus loin. Un éternel célibataire qui a passé sa vie à vibrionner de femme en femme.

    La maison la plus austère de la rue (numéro 65), vous ne pouvez pas vous tromper, c’est celle de monsieur Lours. Monsieur Lours n’est pas de la rue. Il est arrivé il y a un peu moins de cinquante ans, avec ses parents. Il n’était alors qu’un enfant. Un enfant taciturne, comme l’homme qu’il est devenu. Il ne se lie avec personne, n’aime pas être dérangé. On dit que son père a assommé d’un solide coup de poing le gendarme venu l’interroger pour une sombre affaire de voitures maquillées. Que c’est pour cela que la famille est venue s’installer dans la rue des Trois Chevreuils. Le petit Lours a hérité du caractère ombrageux et solitaire de son père. Les seuls habitant de la rue avec lesquels il se soit un tant soit peu accoquiné, c’est avec les frères Loiseau, les antiquaires.

    Autant vous dire qu’avec ses voisins directs, les Lama, ce n’est pas l’entente cordiale. Les Lama aiment pousser la chansonnette en famille le dimanche. Et Lours, la chansonnette, ce n’est pas sa tasse de thé !

    Je pourrais encore vous parler de Laurent Outang qui roule toujours les mécaniques (il s’est mis en ménage avec la petite Cheeta, une jeune et jolie eurasienne) ; de Canardo, qui fourre son nez partout ; d’Archimède, toujours dans ses vieux livres ; de Babar qui aime réveiller la rue tôt matin au son d’un clairon ; de Caroline qui fait pousser des salades jusque sur son balcon ; ou de Capi Zerbino et Dolce, les trois inséparables qui ne manquent jamais l’occasion d’une pitrerie.

    Oui, je pourrais encore vous parler longtemps de la faune habitant la rue des Trois Chevreuils. Pour moi une faune hétéroclite et joyeuse, sans hésitation.

    Mais, plus que mille paroles, le plus simple est que vous veniez la découvrir par vous-même. N’oubliez pas : la rue des Trois Chevreuils…

    Croyez-moi, elle vaut le détour.

     

    ©Pierre Mangin 2020

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