• Mortelle Envolée Episode 46

    Locature de Simon Dargelois, Lundi 19h30

     

    Simon s’affaire. Un capharnaüm indescriptible règne dans sa cuisine. Sur l’antique gazinière un lapin aux olives mijote dans une cocote en fonte. La table est encombrée d’épluchures de pomme de terre, d’ingrédients de toutes sortes, d’ustensiles divers et variés. Le petit évier en pierre regorge de vaisselle sale. Simon jette un coup d’œil à sa montre. Un quart d’heure, il lui reste un quart d’heure pour rendre à sa cuisine une apparence acceptable.

    C’est la première fois que Laetitia Orion vient manger chez lui. Il faut dire qu'il reçoit rarement. En règle générale, Simon préfère être invité que recevoir. Il cuisine peu, se soucie guère des alliances subtiles entre les ingrédients. Le lapin aux olives, celui-là même qui commence à répandre ses arômes dans la locature, il en a trouvé la recette sur internet. Après avoir longtemps hésité il avait opté pour ce plat plutôt qu’un autre. Il lui avait paru original pour surprendre et faire plaisir à son amie, et aussi assez simple pour qu’il puisse se lancer dans sa confection. Son voisin et propriétaire a toujours des lapins à vendre. Ce détail avait fini de faire pencher la balance. En réalité le plus dur avait été de découper la bête. Le bougre résistait et Simon ne parvenait pas à dénicher les articulations. Enfin, après une longue mais inégale lutte, l’animal s’était métamorphosé en morceaux prêts à être jetés dans la cocotte.

    Le journaliste soulève le couvercle et hume le filet de fumée qui s’en échappe. Le résultat est satisfaisant. Il ne regrette pas ses efforts.

    À dix-neuf heures trente les graviers de la cour crissent. Simon sort pour accueillir Laetitia.

    — Bonsoir, Laetitia ! Quelle ponctualité dans la police, je suis impressionné…

    — Ah non, Simon ! Ça ne va pas recommencer !

    — Je plaisante ! Allez, entrez !

    Laetitia franchit le seuil et s’arrête pour observer la pièce unique où vit Simon. Le pan de mur tapissé de noms et de signes cabalistiques attire son regard. Elle s’en approche et retrouve les différents protagonistes du dernier week-end. Dans un coin, en tout petit, comme s’il avait été rajouté en dernier, elle lit celui de Maurice Champlain. Un stylo rouge l’a entouré de cinq ou six cercles nerveux.

    — Qu’est-ce que c’est ?

    — Ma façon de réfléchir. Quand mon cerveau défaille et ne résout pas une énigme, je couche les éléments sur le papier. J’ai passé ma nuit là-dessus. Jusqu’au moment où je vous ai téléphoné.

    — Oui… Quand vous m’avez téléphoné, Champlain venait juste d’avouer. Sur ce coup, j’ai eu un temps d’avance sur vous. Vous vieillissez Simon.

    — Que voulez-vous… La police à des moyens que je ne possède pas.

    — Tatatatata ! Pas de fausses excuses. Tout ce que j’ai fait c’est d’écouter Champlain. Pas d’autres moyens utilisés, juste l’écoute. Désolé Simon de vous apprendre que la gégène ne s’utilise pas dans les commissariats.

    Simon prend un air maussade.

    — Hum… Ça doit pas faire si longtemps que son usage est aboli…

    — Je n’ai jamais vu un type d’aussi mauvaise foi que vous ! Tiens, je me demande ce que je fais ici !

    — Ne cherchez pas, je vais vous le dire. Vous êtes venue déguster mon lapin aux olives. On vient de très loin pour déguster mon lapin aux olives. Sa réputation a franchi les limites de la Brenne depuis fort longtemps. Sans me vanter je puis affirmer qu’elle dépasse les limites de l’Hexagone. Vous avez de la chance, vous allez faire partie de ces privilégiés qui ont eu l’insigne honneur de le goûter.

    — Rien que ça ! C’est vrai que ça sent bon ! Vous en faites souvent ?

    — C’est la première fois. Venez, ne restons pas devant ce mur. Il me rappelle trop de souvenirs insupportables. J’arracherai tout ça demain à la première heure.

    Laetitia et Simon se dirigent vers la cuisine. Sous la lumière blafarde de l’unique ampoule, la table est dressée. Assiettes de porcelaine blanche, couverts en inox, verres en Arcopal.

    — Bienvenue dans mon antre, Laetitia. Asseyez-vous ! Je vous offre un apéritif ?

    — Quelque chose sans alcool. Vous avez ça en rayon ?

    — Je m’en doutais ! Toujours vos sacro-saints principes de modération… Bon dieu, ils vont nous faire crever avec leurs foutaises ! Figurez-vous que j’y ai pensé. Que diriez-vous d’un verre de jus de pommes biologique ? C’est un copain à moi qui s’est lancé là-dedans. Il est du côté de Neuvy Saint Sépulcre. Vous m’en direz des nouvelles.

    — Vous m’accompagnez ?

    — Merci. Je vais plutôt prendre un verre de whisky. J’ai un douze ans d’âge qui traîne par là, il devrait réveiller mes papilles à la perfection ! 

     

    Rue de Beaupuits, domicile d’Alice Champlain, Lundi, 20h00

     

    — À table !

    Alice Champlain appelle ses filles d’une voix forte. Sarah et Déborah s’empressent de descendre l’escalier.

    Les deux sœurs se positionnent derrière leurs chaises respectives. C’est Déborah qui a dressé la table il y a une heure environ. C’est sa semaine. Elle met le couvert, débarrasse, lave la vaisselle, l’essuie et la range. À partir de mercredi Sarah prendra la relève. C’est ainsi chez les Champlain depuis que les filles ont dix et douze ans. Maurice, le père, a en charge les repas ainsi que le repassage. Alice Champlain s’octroie le ménage quotidien, les grands récurages d’inter saisons étant l’affaire de tous. Alice Champlain a besoin de temps pour ses nombreuses activités paroissiales en faveur des plus démunis. Elle a aussi besoin de temps pour visiter les détenus. Elle ne saurait être la femme généreuse au service des autres si elle devait crouler sous le poids de stupides tâches ménagères. La garde à vue de Maurice est venue perturber cette belle organisation C’est pourquoi, au centre de la table, un bougui boulga indigeste attend les deux adolescentes. Des restes du frigo, dont certains très proches de la péremption, mélangés à la va-vite et mis à réchauffer sans amour ni soin.

    Chez les Champlain, on n’a pas encore parlé de la garde à vue de Maurice. Dès le matin, Déborah a voulu aborder le sujet avec sa mère. Elle a reçu une fin de non recevoir et n’a pas insisté. Leur père n’est pas là, tout Châteauroux en parle, sa photo est dans tous les journaux, mais ici, sous la pression de la mère, le sujet est tabou. Alice Champlain pense ainsi préserver ses filles. Elles ont encore l’âge de l’innocence pense t-elle, elle croit de son devoir d’agir comme elle le fait. Ce soir son mari dormira en prison, l’avocat le lui a assuré au téléphone. Elle a donc décidé d’en avertir les filles.

    — Asseyez-vous mes chéries.

    En petites filles dociles, les deux adolescentes s’installent à table en prenant soin de ne pas faire crisser les pieds de chaise sur le carrelage.

    — Déborah, Sarah, il faut que je vous parle.

    Le ton d’Alice est grave.

    — Tu vas nous parler de Papa ?

    — Votre père a fait des bêtises. Des grosses bêtises. Peut importe lesquelles, vous n’avez pas besoin de savoir.

    — Maman ! intervient Déborah, au lycée tout le monde en parle. Et c’est pas parce qu’ici il n’y a pas la télévision qu’on ne sait pas ce qu’il a fait !

    — Les journalistes racontent n’importe quoi, vous ne devez pas les écouter.

    Sarah se met à pleurer.

    — Arrête Maman ! Arrête ! Au collège tout le monde se moque de moi. On me montre du doigt, même les sixièmes disent entre eux « c’est la fille du monstre ». À la cantine pendant que je faisais la queue, des garçons me tapaient dans les côtes en rigolant. La CPE a été obligée de me prendre dans son bureau pendant une heure pour essayer de calmer le jeu avec les autres.

    — Mes pauvres chéries… C’est une épreuve que le Seigneur vous envoie. Elle vous rendra plus forte.

    — Non Maman, non ! Ce n’est pas une épreuve que le Seigneur nous envoie ! Papa a tué trois personnes, et nous il faut qu’on apprenne à vivre avec. C’est tout !

    — Déborah, parle sur un autre ton je te prie !

    — Je parle sur le ton qui me plaît ! Toi tu n’es jamais là pour nous ! Depuis ce matin tu nous dis rien. Pas un mot sur Papa, sur ce qui se passe, sur ce qui va arriver. Tu crois que c’est facile pour nous ?

    — Déborah ! S tu continues à me parler sur ce ton, tu vas sortir de table. Tu iras au lit sans manger !

    — De toute manière j’ai pas faim. Et puis tu appelles ça à manger ce que tu nous a fait ? Du manger pour les cochons ! Au moins Papa il nous fait des bonnes choses, lui. D’ailleurs j’ai téléphoné à Tonton et Tata. Ils veulent bien nous prendre avec eux. Moi je veux vivre chez Tonton et Tata !

    — Il n’en est pas question !

    — Alors j’irai à l’assistance publique !

    Déborah se lève et grimpe l’escalier quatre à quatre. Elle claque si fort la porte de sa chambre que le crucifix au-dessus de la cheminée tremble. Furieuse, Alice Champlain se tourne vers Sarah :

    — Et puis toi, arrête de chigner !

     

    © Pierre Mangin 2018

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  • Mortelle Envolée Episode 45

    Cabinet de la juge Poussin, Lundi 18h15

     

    La juge Poussin est de méchante humeur. La juge Poussin est souvent de méchante humeur. Disons que ce soir elle est d'une humeur exécrable. Il en est toujours ainsi quand elle n'a pas eu son quota de sommeil. En dessous de neuf heures, elle le sait, rien ne va comme elle voudrait. À trois heures du matin le coup de fil de la commissaire Orion avait coupé sa nuit. En plus elle a cru percevoir dans la voix de la commissaire une certaine jubilation. C'est cette joie mal dissimulée qui l'a énervée et empêchée de se rendormir. Depuis elle traîne sa fatigue, et son entourage subit sa mauvaise humeur.

    L'homme qui se tortille sur sa chaise en face d'elle est petit, voûté, ses traits de visage sont quelconques. Mal à l'aise, il croise et décroise les jambes, se ronge les ongles et jette des regards fuyants tout autour de lui. Un minable, pense la juge Poussin. Un sans grade qui tue par vice ou par dépit. Un refoulé qui n'a pas la flamboyance des grands assassins. Avec lui s'annonce un dossier affligeant, suivi d'un procès sans surprise. Le gars part pour une perpétuité assortie d'une peine de sûreté de trente ans. Et s'il n'est pas tout à fait débile, il doit déjà le savoir. À côté de lui son avocat commis d'office, maître Philippeau, a l'air aussi peu à l'aise que son client. Jeune avocat tout juste inscrit au barreau de Châteauroux, il a étalé sur ses genoux le procès verbal d'audition. Une trentaine de pages rédigées par le capitaine Lauzerte, que maître Philippeau a bien du mal à remettre dans l'ordre. La juge Poussin ne se souvient pas d'avoir déjà vu ce Philippeau dans son bureau. S'il s'agit de sa première affaire à plaider, il y a de quoi être déstabilisé. Enfin, le capitaine Lauzerte se tient un peu en retrait. C'est lui en personne qui a emmené le gardé à vue au tribunal. Il y tenait et n’aurait confié cette tâche à personne. D’ailleurs, elle lui revient de droit puisque c’est lui qui a mené les auditions de l’accusé en garde à vue, la commissaire Orion s’étant contentée de recueillir ses aveux. Lauzerte a conscience des résonances nationales de la série de crimes perpétrés pendant l'Envolée des Livres. Il ne s'y est pas trompé, une horde de journalistes attendent devant le Tribunal de Grande Instance. Si l’accusé est sorti de la voiture avec sa veste sur la tête, Lauzerte, lui, est sur toutes les photos. Il a pris soin de sourire aux caméras et de présenter son meilleur profil aux photographes, donnant ainsi l'image d'un flic sûr de lui, tenant entre ses mains solides le serial killer qui défraie la chronique depuis soixante-douze heures. Son nom sera cité dans les journaux, sur les ondes, et même à la télévision. Car il a bien l'intention de répondre à quelques interviews voire d'improviser quelques conférences de presse pour tenir les journalistes informés du déroulement de l'enquête. Là encore son nom sera cité et le public finira par le retenir. Devant la juge Poussin, il est tout sourire, Lauzerte. Il a confiance en son capital séduction et de fait, la juge Poussin ne peut s'empêcher de le trouver bel homme.

    D'un signe de tête, la greffière signifie que tout est en ordre et que l'audition peut commencer.

    — Maurice Champlain, vous êtes soupçonné d’assassinats sur les personnes de Rosaldine Duval, Ludovic Coissard et Paul Moulinier. J'ai ici vos aveux consignés par la commissaire Orion. Aveux que vous avez exprimés après votre interpellation et que vous avez réitérés durant votre garde à vue devant le capitaine Lauzerte ici présent. Monsieur Champlain, vous confirmez ces aveux ?

    — Je... je confirme.

    — Madame le juge, commence maître Philippeau, mon client est choqué.

    — Maître, vous ne pensez pas que ce sont plutôt les familles des victimes qui sont choquées ?

    Mouché par la juge, l'avocat ne bronche plus. Il se contente de replonger la tête dans ses dossiers.

    — Bien, je vois que nous sommes d'accord. Monsieur Champlain, parlez-nous de mademoiselle Duval. Comment l'avez-vous rencontrée, comment l'avez-vous attirée sur cette voie de chemin de fer. Et pourquoi l'avez-vous poussée sous le train ?

    Maurice Champlain hésite. Il baisse la tête, la relève pour regarder la juge, se replonge dans la contemplation de ses chaussures et finit par se lancer :

    — Mademoiselle Duval était belle. Très belle. Tout le monde l'aimait bien. Je l'ai vue au vin d'honneur à la mairie, vendredi soir. Elle portait un badge avec son nom. Tout le monde l'a vue d'ailleurs. C'est le genre de femme qui ne passe pas inaperçue. Les hommes la regardaient, les photographes n'arrêtaient pas de la prendre en photo. J'ai même vu ce journaliste, Dargelois, partir avec elle dans un coin tranquille. Les hommes sont des vicieux, leurs pensées sont pleines de choses sales.

    La juge Poussin est tentée d'interrompre Champlain. Pour lui demander des précisions. Par exemple sur sa dernière phrase. Mais elle a peur qu'une fois interrompu, Maurice Champlain ne s'enferme à nouveau dans son mutisme. Champlain continue donc, d'une voix monocorde d'où ne perce aucun sentiment :

    — Je l’ai retrouvée par hasard. Je marchais du côté de la gare, elle descendait la place Voltaire. L'innocente... Avec tout ce qui se passe aujourd'hui, se promener seule pour une jeune fille aussi jolie qu'elle, c'est de la provocation. Vous ne trouvez pas, madame le juge ?

    Plus l’accusé avance dans sa confession, plus il prend de l'assurance. Dans le vaste bureau de la juge, chacun retient son souffle. Quand Champlain se tait on entend le cliquetis des touches de l'ordinateur de la greffière. Pour le reste on entendrait une mouche voler.

    — Vous ne trouvez pas madame le juge ? insiste Champlain.

    Maurice Champlain se tient bien droit dans sa chaise désormais. Une mauvaise lueur anime ses yeux qu'il avait inexpressifs en entrant dans le cabinet du magistrat. La juge Poussin s'éclaircit la voix et pèse ses mots avant de répondre :

    — Monsieur Champlain, ici ce que je peux penser importe peu. C'est vous qui êtes important. Une autre fois, oui, pourquoi pas, nous pourrons parler de ces choses-là. Aujourd'hui c'est à vous de raconter. Je vous en prie, continuez monsieur Champlain.

    — Je suis allé à sa rencontre et je l'ai abordée.

    — Elle n'a pas eu peur ? ne peut s'empêcher de demander la juge.

    Maurice sourit, tant la question lui semble stupide.

    — Qui aurait peur de moi ? Je ne ferai pas de mal à une mouche... Je l'ai abordée et je lui ai dit que j'avais adoré son livre, Les Oiseaux perdus. Bien sûr, ce n’est pas vrai. Je n'ai jamais lu son livre et je n'ai pas l'intention de le lire. Mais les journaux, la radio en ont tellement parlé, c'était comme si je le connaissais. Du coup mademoiselle Duval s'est senti flattée. Et c'est vrai que je la flattais. Les écrivains sont tous les mêmes. Ils aiment qu'on dise du bien d'eux, de leurs livres. Ils aiment entendre qu'ils sont des gens merveilleux. C'est un peu ce que j'ai dit à mademoiselle Duval. Elle m'écoutait en souriant, je sentais qu'elle était touchée, un peu émue. Et là j'ai un souvenir qui m'est revenu. Un souvenir d'enfance. Avec mes parents nous habitions à la campagne et nous avions des chats. Quand une chatte mettait bas une portée, c’est moi qui me chargeais de la corvée. Je les prenais un par un, je les posais sur la dalle de l'écurie et je les écrasais à l'aide d'une grosse pierre plate. Je frappais bien fort pour pas qu'ils souffrent. Un seul coup suffisait. J'ai repensé à ces chatons... Les pauvres ! Ce n'était plus que des amas de chair et d'os broyés, de sang poisseux et de peau déchiquetée. Ô non, ils n'étaient pas beaux à voir ces pauvres petits chatons qui ne demandaient rien à personne. Je me suis dit que mademoiselle Duval qui était là à écouter mes compliments ne valait pas mieux que ces pauvres chatons. Qu'elle ne méritait pas d'être traitée mieux qu'eux...

    Perdu dans ses souvenirs, Maurice Champlain se tait. Pendant quelques minutes un silence pesant règne dans le cabinet du juge. Enfin l’accusé s'arrache à ses souvenirs et reprend :

    — Alors je lui ai dit que j’aimerais beaucoup avoir une dédicace. Les écrivains adorent faire des dédicaces. Tout le monde sait ça. J'ai raconté que je devais partir pour plusieurs jours, que j'étais si déçu de ne pas pouvoir venir au salon me faire dédicacer mon livre. Elle m'a cru. On me donnerait le bon Dieu sans confession ! Elle était toute contente de m'accompagner jusqu’à ma voiture. Je lui avais dit que son livre était dans ma boîte à gants. Vous vous rendez compte, madame la juge, une jeune fille, seule, en pleine nuit, prête à suivre un inconnu parce qu’il lui débite des boniments sur son livre ? Dans quelle société vit-on ? Vous vous rendez compte ?

    Si elle s'en rend compte, madame la juge n'en laisse rien paraître. Elle attend, essaie de suivre les circonvolutions de l’accusé qui se perd parfois en détails inutiles. Derrière son ordinateur la greffière tape sans se lasser. « Je transcris des confessions au kilomètre ». En riant c'est ainsi qu'elle caricature parfois son métier.

    — La pauvre petite était si fragile, l'emmener de force dans la voiture a été un jeu d'enfant. Dans ma boîte à gants il n’y avait pas son livre, vous vous en doutez. C’est mon couteau qui m’attendait bien sagement. Quand je lui ai mis sous la gorge j’ai cru qu’elle allait s'évanouir ! Je lui ai demandé de se taire et de s’asseoir sur le siège passager. Elle tremblait ! Elle voulait jouer les grandes avec son livre et elle tremblait devant un type comme moi ! C’est plutôt rigolo, non ? Quand j’ai démarré la voiture elle n’a même pas pensé à s’enfuir en ouvrant sa portière et en descendant en marche. Ah, pour écrire un bouquin elle était très forte. Mais pour le reste… Quand j'ai coupé le moteur à proximité du passage à niveaux, elle a dû comprendre ce qui allait lui arriver. Je crois que les chatons comprenaient eux aussi, juste avant, quand je les installais sur la dalle de béton. Alors elle s'est débattue. Elle commençait à crier. D'une main je l'ai prise par les cheveux, de l'autre je lui ai donné un coup sur la nuque. Pour l'étourdir. J'ai vu mon père faire ça avec les lapins. De la maison on entend les trains passer. Du coup je connais les horaires par cœur. J'ai chargé la petite sur mes épaules. Elle était si légère ! Je l'ai déposée sur la voie. Et j'ai attendu le passage du Paris Toulouse, à vingt-trois heures quarante-sept. J'ai fouillé son sac et quelques minutes avant le passage du train je me suis amusé à envoyer des messages. Des Sms comme ils disent maintenant. Je crois que mademoiselle Duval commençait à se réveiller quand le train est arrivé. Je suis presque sûr de l'avoir vu ouvrir les yeux. C'était trop tard ! Le train était sur elle ! Et je peux vous dire qu'ensuite mademoiselle Duval n'avait rien à envier aux petits chatons : elle était dans le même état qu'eux, éclatée ! Ça m'a rappelé quand j'étais petit, à la ferme. Mais je ne pouvais pas rester à regarder, il me fallait partir. Sur le chemin du retour, j'ai croisé pleins de voitures et de camions de pompiers. Une jolie cacophonie en vérité !

    La juge Poussin pousse un profond soupir. Elle s'adresse à maître Philippeau et lui propose de faire une pause. L'avocat commis d'office est pâle, Lauzerte accuse la fatigue. La pause est la bienvenue. Deux policiers en uniforme viennent chercher l’accusé. La juge poussin propose à Lauzerte d'aller jusqu’à la machine à café. Dans le couloir, Philippeau est pris de nausée. Il a juste le temps d'arriver aux toilettes avant de vomir.

     

     

    © Pierre Mangin 2018

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  • Mortelle Envolée Episode 44

    Rue Camille Desmoulins, Domicile de Laetitia Orion, Lundi 1h10

     

    En quelques manœuvres rapides et précises, Laetitia Orion gare sa voiture entre deux autres, en un créneau sans faute. Elle sort, claque la portière en prenant garde de ne pas faire trop de bruit et actionne sa télécommande. Les cinq portes de la Ford se ferment en émettant une petite musique électronique. D’un pas souple, Laetitia se dirige vers l'entrée de l'immeuble. Ses baskets n'émettent aucun son sur le macadam, elle se déplace à la manière des félins, d'une démarche aérienne, en glissant sur le sol sans émettre le moindre bruit. Arrivée dans son appartement Laetitia boit un grand verre de jus de pamplemousse. Elle se déshabille et fait couler le jet de la douche au maximum. Quand la vapeur envahit la cabine elle entre et laisse l'eau chaude frapper sa peau pendant de longues minutes. Elle se savonne, se rince avant de couper l'eau chaude. Le froid la saisit, elle ferme les yeux et reste une minute ainsi, sans bouger. L'eau glacée réveille tous ses muscles, réveille surtout son esprit mis à mal par les événements du week-end. D’opaline, quand elle sort de la douche, sa peau a pris une couleur rosée.

     

    Commissariat, Bureau du commissaire, Lundi 2h15

     

    À deux heures quinze du matin, fraîche et pimpante Laetitia Orion franchit la porte du commissariat.

    — Quoi de neuf depuis tout à l’heure, brigadier ?

    — Pas grand-chose, madame la commissaire. Un poivrot que la patrouille a ramassé place Monestier. Le type gueulait des chansons paillardes et flanquait des coups de pied aux véhicules en stationnement. Ce sont des riverains qui ont appelé pour se plaindre. Quand les collègues ont voulu l’interpeller le bougre s’est débattu et l’usage de la force strictement nécessaire a dû être utilisée pour le faire revenir à la raison. Il a tout de même tenté de mordre un des gars de la patrouille ! On l’a mis en cellule de dégrisement, les rapports sont sur votre bureau. Quand vous allez savoir qui c’est…

    — Ah oui ?

    — Champlain… Maurice Champlain himself, le mari de la visiteuse. Et il veut vous voir !

    — Tiens, tiens… Maurice Champlain embarqué pour ivresse sur la voie publique. Sa femme ne m’aurait donc pas raconté n’importe quoi.

    — Oui, et entre la Blanbec qui n'arrête pas de chialer et ce type qui nous bassine avec sa femme, on n’est pas à la noce... Des nuits comme ça, merci !

    Le brigadier Chasserolle a les traits tirés. De larges cernes bleutés lui maquillent les orbites et il a du mal à réprimer ses bâillements.

    — Vous ne devriez pas être chez vous Chasserolle ?

    — Si. Mais Ovalon a sa gamine de malade. Elle lui fait des poussées de fièvre à plus de quarante. Avec sa femme qui n'est pas très bien non plus, il m'a demandé si je pouvais le remplacer pour la nuit. Bah ! Je n'avais rien de prévu...

    — Ça vous fera combien d'heures de service sans coupure ?

    — Quatorze.

    Chasserolle ment, la commissaire Orion le sait. Le commandant Dubus a interdit aux agents d'effectuer plus de seize heures par tranche de vingt-quatre heures, sauf situation exceptionnelle et ordre express de sa part. Chasserolle, quand l'équipe du matin prendra la relève, aura dépassé ce quota de plusieurs heures.

    — Mettons que le commandant Dubus n'est pas obligé d'être au courant de vos petits arrangements entre collègues...

    Le brigadier Chasserolle sourit :

    — Je suis d'accord avec vous, madame la commissaire ! Il n'est pas obligé de savoir.

    — Isabelle Blanbec, vous avez réussi à en tirer quelque chose quand même ?

    Chasserolle fait claquer l'ongle de son pouce sur ses incisives.

    — Rien. Pas ça. C'est bien simple, quand elle est en cellule elle ne fait que pleurer. Et dès qu'on vient la chercher pour l'interroger, elle pleure de plus belle à la première question. Elle nous répète en boucle qu’elle a tué Coissard en l’attirant près de l’eau. Elle l’a frappé à l’aide d’un morceau de tuyau en cuivre qu’elle a toujours dans sa voiture. Elle a jeté le tuyau dans l’Indre. Pas de chance, elle ne souvient plus où. Et pour Moulinier, elle l’a tué dans la panique. Elle ne sait pas pourquoi. Pour l’arme, pareil. Elle l’a jetée, mais où… Mystère ! Bref, elle ne nous en a pas dit plus qu’au directeur du SRPJ. Dès qu’on lui demande des précisions, comment elle a opéré, pourquoi elle a agit ainsi… il n’y a plus personne ! Pour la présenter au juge il nous faudrait un peu plus que des aveux. D’autant qu’on passé sa voiture au peigne fin. Sans résultat pour l’instant… Je ne sais plus quoi faire !

    — Elle a le comportement typique d’une malade mentale. Elle avoue ses meurtres pour soulager sa conscience. Mais quand il s’agit d’enter dans les détails, d’expliquer son geste, c’est comme si elle revivait la scène. Ça lui est insupportable. Pour ce qui est de la voiture elle est peut-être plus lucide qu’elle en a l’air. Elle a pu se changer des pieds à la tête avant de partir de chez Moulinier. Nous finirons par trouver des éléments matériels. C’est l’affaire de quelques heures. En attendant amenez-moi Champlain. Ce garçon m'intrigue. Puisqu’il veut me voir, nous allons faire connaissance. Isabelle Blanbec attendra.

    — Les propriétaires des voitures endommagées ont porté plainte. Champlain a voulu un avocat commis d’office. J’ai réveillé la permanence du barreau. Maître Philippeau sera-là d’ici trois quarts d’heure, une heure.

    — Parfait ! Il ne faut pas que ça nous empêche d’avoir une petite conversation.

    — Je vais le chercher.

    C'est un Maurice Champlain apeuré qui pénètre dans le bureau de la commissaire. Pour la forme, Chasserolle lui a passé les menottes.

    — Retirez-lui les menottes, ordonne la commissaire. Et laissez-nous seuls.

    — Vous êtes sûre ?

    — Certaine brigadier. Ne vous en faites pas.

    Connaissant le pedigree de sa commissaire, le brigadier Chasserolle n'est pas inquiet. Que l’inculpé bouge une oreille et il se retrouvera illico le nez dans le lino, avec une clef de bras en prime.

    Laetitia Orion reprend les informations du procès verbal.

    — Champlain Maurice. Vous êtes né en 1964, à Châteauroux où vous demeurez toujours. Vous êtes mariés, vous avez deux filles et vous êtes actuellement au chômage. C’est bien ça ?

    — Oui madame la commissaire.

    — Nous avons reçu trois coups de fil de personnes se plaignant du tapage que vous étiez en train d’occasionner. Vous chantiez à tue-tête des chansons paillardes et on vous a vu donner des coups de pieds dans des portières de voitures. C’est exact ?

    — Je… Je… Je ne voulais pas. C’était plus fort que moi.

    — Trois propriétaires ont d’ores et déjà déposé plainte. À n’en pas douter, les autres vont suivre. Vous avez bu monsieur Champlain ?

    — Non. Enfin si… Un peu.

    — Le fonctionnaire qui vous a fait souffler dans l’éthylotest a noté… Attendez que je retrouve… Un gramme quatre d’alcool par litre d’air expiré. Pour quelqu’un qui n’a bu qu’un peu, ça fait beaucoup, vous ne trouvez pas ?

    Champlain sort un mouchoir en papier de sa poche et se mouche. Quand il le renfourne au fond de sa poche, un filet de morve luit sur sa lèvre supérieure. Pour tenter d’expliquer son geste il a la voix chevrotante, les mots hésitants.

    — Je… je ne voulais pas déranger… Je ne voulais pas abîmer ces voitures. Ni mordre l’agent. Je ne ferai pas de mal à une mouche. Je voulais juste vous parler.

    — Et pour me parler vous faites du scandale sur la voie publique et vous attendez de vous faire embarquer. Ben voyons ! Tout le monde fait ça… Rassurez-moi, vous ne pensez tout de même pas que je vais croire vos salades ?

    Déstabilisé, Maurice Champlain se met à pleurer. La commissaire Orion tape du poing sur la table :

    — Ah non ! Il y en a assez d’une qui pleure toutes les larmes de son corps ! Vous n’allez pas vous y mettre ! Mouchez-vous un bon coup, séchez vos larmes et répondez-moi ! D’ailleurs vous avez de la morve sous le nez.

    Maurice Champlain s’exécute. Il renifle à plusieurs reprises, semble prendre sur lui pour ne plus pleurer. Tassé sur sa chaise, le dos voûté, il paraît encore plus petit, encore plus insignifiant. Ses yeux brillants de larmes refoulées et son nez coulant malgré ses efforts, lui donnent l’air d’un petit garçon pris en faute. Sa préoccupation principale revient à la manière d’un leitmotiv :

    — Surtout, ne dites rien à ma femme, je vous en prie. Je ne voulais pas faire du mal, juste vous parler. Mais vous êtes tellement occupée, je ne savais pas comment faire. Et j’ai eu l’idée d’être emmené au poste pour une bêtise. Ce n’est pas bien, je sais. Vous êtes tellement occupée, je me suis dis en venant ici j’aurais plus de chance. Mais s’il vous plaît, ne dites rien à ma femme ! Je vous en supplie !

    Sur sa chaise, Maurice Champlain se trémousse. Il soupire avant de déclare à la commissaire :

    — Je vais tout vous raconter. J’ai des choses à vous dire, c’est important.

    Encore un délire de poivrot, pense Laetitia Orion avec ennui. Mais le simple fait que ce poivrot soit cet homme qui s’efface devant sa dragonne de femme l’interpelle.

    — Un instant. Je vais enregistrer notre conversation. C’est la loi.

    Laetitia Orion pose une Webcam au milieu de la table et la branche à son ordinateur.

    — Allez-y, je vous écoute.

    Quelques secondes s’écoulent. Et Maurice Champlain se met à parler. Il parle d’une voix lente. Une voix qui se pose au fur et à mesure qu’il avance dans son récit. Dans le même temps, il se redresse sur sa chaise, prend de l’assurance.

     

    Locature de Simon Dargelois, Lundi 2h35

     Mortelle Envolée Episode 44

    La nuit recouvre l’étang des Pouziaux comme elle recouvre toute la Brenne. Le silence a envahi la campagne environnante. Seule une faune discrète vient troubler le calme de la nuit. Coassements de grenouilles qui se répondent d’un bout à l’autre de l’étang, fuites précipitées de quelques couleuvres vipérines, clapotements d’eau émis par un héron noctambule profitant de la pleine Lune pour pêcher. Unique lumière à la ronde, les fenêtres de la locature de Simon Dargelois sont éclairées.

    Simon ne dort pas, malgré l’heure tardive. Insomniaque chronique, sa veille n’a rien d’exceptionnelle. Il se livre cette nuit à une curieuse activité. Il a tapissé un des murs de sa pièce, celui au-dessus de son lit, de feuilles de papier. Une bonne cinquantaine de feuilles format A4, qu’il a punaisées avec soin pour former une vaste affiche vierge. À genoux sur son petit lit de célibataire, feutre en main, il couvre les feuilles de signes cabalistiques. Dans un premier temps il inscrit des noms. Tous les noms qui lui viennent à l’esprit, de celles et ceux qu’il a rencontrés ce week-end. Bien sûr il y a là beaucoup d’écrivains. Des vivants et des morts. Rosaldine Duval, Ludovic Coissard, Paul Moulinier… Mais aussi Gâtefin, Sauseck, Levorgne et bien d’autres. Ensuite il rajoute Hector Blainville, Blanbec, Alice Champlain, Bourdon, des membres du conseil municipal, des journalistes, des éditeurs, des libraires. Entre tous ces noms il trace des traits, des flèches, des signes dont lui seul connaît la signification. Maintenant que les feuilles sont presque entièrement noircies, Simon se recule pour avoir une vue d’ensemble. Il en est à sa deuxième cafetière de la nuit. Derrière lui, sur l’antique cuisinière, la bouilloire siffle, prête pour un troisième tour de café. Simon ne l’entend pas. Il observe son mur, cherchant à découvrir ce qu’il y a de caché derrière les noms, cherchant surtout à décoder le mystère des interactions entre les êtres. La clef est là, sur son mur, entre ces flèches qui se croisent et se décroisent à l’infini. La clef est là, Simon le sait. Il sait aussi qu’elle est encore dissimulée à son intelligence. Alors il fixe son mur à s’en faire mal aux yeux sans parvenir à s’en détacher. Rosaldine, Ludovic, Paul… Quels liens relient ces trois êtres ? Quand il les aura trouvés, il aura à moitié percé à jour l’assassin. Et Gâtefin ? Simon hésite à l’associer aux trois autres victimes, il ne parvient pas à se décider. Une maladresse aussi soudaine de la part du tueur prête à confusion. À moins que, subtil machiavélisme, la maladresse ne soit que feinte, et qu’avec Gâtefin, l’assassin cherche à brouiller les pistes. Et en ce cas, que cela peut-il signifier ? Que Gâtefin aurait dû mourir lui aussi ? Que Gâtefin va mourir ou qu'il n'est qu’une quille tombée au hasard ?

    À force d’étudier son mur, Simon s’aperçoit qu’il a omis d’y noter un nom. Un nom si insignifiant qu'il lui était sorti de la tête. Il trouve un petit emplacement vierge, dans le coin tout en haut à droite et s’empresse de le rajouter. Satisfait il s’éloigne à nouveau pour voir ce que la venue de ce nom est susceptible de changer. Il demeure ainsi sept ou huit minutes, sans bouger. Dans la cuisine la bouilloire ne siffle plus. Son eau s'est évaporée. Indifférent à l’heure, Simon cherche son téléphone. Sans penser un instant qu’il risque de la réveiller, il appelle Laetitia.

      

    Commissariat de police, Bureau du commissaire Orion, Lundi 2h50

     

    Quand Maurice Champlain se tait, après vingt longues minutes de monologue, Laetitia Orion est partagée entre soulagement et stupeur. Sa montre marque deux heures cinquante-deux. Laetitia ne peut s'empêcher de sourire en pensant qu'elle allait tirer la juge Poussin de son lit. Au moment de l’appeler, le brigadier Chasserolle toque à sa porte pour annoncer l’arrivée de maître Philippeau. Laetitia Orion se tourne vers Champlain :

    — Je vais vous laisser vous entretenir en tête à tête avec votre avocat. Vous pouvez tout lui dire. Il peut vous assister durant toute la durée de votre garde à vue. Suivez-moi, je vais vous installer dans un bureau où vous serez tranquille.

     

    La commissaire salue maître Philippeau et l’installe avec son client dans un petit local jouxtant son bureau. Dans le couloir elle espère que Chasserolle a fait du café. Celui de la machine est infect et la nuit est loin d’être finie.

     

    © Pierre Mangin 2018

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