• Une Nuit à l'hôtel

     

    Une Nuit à l'hôtel

    ( Image : JodyDellDavis de Pixabay)

     

     

    Monsieur le Directeur Général de la Répression des Fraudes et de la Concurrence,

     

    Je viens par la présente porter à la connaissance de vos services une série de dysfonctionnements gravissimes que j’ai pu constater de visu dans un hôtel de la ville de X. Permettez-moi d’abord de vous narrer comment j’en suis arrivé à fréquenter ce peu reluisant établissement.

     

    Alors que je sortais d’une soirée copieusement arrosée et que je marchais au beau milieu de la rue en chantant à tue-tête (j’ai toujours eu le vin lyrique), j’ai croisé une patrouille de police. Au prétexte fallacieux d’un contrôle d'identité, les agents m’ont sommé de me taire.

     

    Ce que j'ai refusé. À cette heure tardive la rue était déserte, je ne gênais personne. Le chant est la respiration de l’âme. Pourquoi m’en serai-je privé ? Vous savez ce que c’est. Une parole chasse l'autre, un mot pousse une injure, le ton est monté. On devrait en toutes circonstances rester maître de ses émotions. Je reconnais volontiers m’être laissé aller à un emportement peu recommandable. De là à dire que j’ai boxé un policier dans l’exercice de ses fonctions il y a un pas que je me refuse à franchir.

     

    Suite à cet incident mineur, les policiers ont jugé bon de m’emmener avec eux. Manière de finir la soirée autour d’un jeu de questions réponses. C’est vrai qu’ils étaient forts, mais un peu mauvais joueurs tout de même : c’est eux qui posaient les questions et ils n’ont jamais voulu inverser les rôles ! Je l’avoue, ce petit jeu m’a vite fatigué. Il était temps pour moi de m’inquiéter d’où j'allais dormir. Un fonctionnaire m’a assuré qu'ils allaient m’accompagner dans un hôtel de leur connaissance. Un hôtel confortable où je me trouverai parfaitement bien. Là, je rigolais doucement. Vous connaissez ces petites villes de province, il est déjà dur d'y dénicher un bistrot ouvert passé 21h30, alors un hôtel !

     

    Je dois pourtant reconnaître qu’on ne m’avait pas trompé. L'hôtel était bien ouvert, et le personnel s’est aussitôt mis à mon service. Moi qui croyais que les fiches hôtelières étaient supprimées depuis belle lurette, je me suis trompé. On m’a fait remplir et signer tout un tas de paperasses. Derrière son guichet un employé notait tout ce que j’avais dans mes poches. Devant mon air étonné, il m’a informé que c’était pour éviter le racket et le vol. Charmant établissement où l'on risquait de se faire détrousser ! Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Quand l'employé m’a demandé d’un ton qui ne souffrait aucune contradiction de me déshabiller, j'ai trouvé ça un peu fort de café ! Mais passons…

     

    On a enfin daigné me montrer ma chambre. Correcte sans plus. Un peu à l'image de ces hôtels bon marchés qui fleurissent à la périphérie des grandes villes. Un petit lit d’une place. Une armoire sans cachet, un coin toilette. Au vu des traces jaunes sur le lavabo, la femme de ménage n’avait pas dû transpirer pour le décrasser. Les WC étaient dans la chambre, rien à dire là-dessus. En revanche le garçon d'étage m’a prévenu que les douches étaient communes.

     

    J'allais de désenchantement en désenchantement. Je vous épargne la déco de la chambre : inexistante ! Pas un tableau, pas un bibelot, pas une lampe de chevet. Un plafonnier diffusant une lumière crue et c’est tout. Mais quelle ne fut pas ma stupeur, une fois le garçon d’étage parti, de constater que ma chambre était fermée de l'extérieur ! J’étais en quelque sorte enfermé ! Moi qui suis sujet à la claustrophobie ça n’allait pas du tout. J’ai réagi immédiatement en tambourinant sur la porte. J’avais déjà remarqué que ma chambre ne disposait pas de téléphone pour joindre l'accueil. Je n’ai pas trouvé d'autres moyens pour faire revenir le garçon d’étage. Ah ça, il n’a pas tardé. Il est revenu dans son drôle d’uniforme bleu marine. Mais le bougre avait l’air plutôt mal aimable. Il m’a intimé de cesser mon tapage immédiatement avant de me claquer la porte au nez et de la verrouiller. Est-ce une manière de recevoir les clients, je vous le demande ? Croyez-moi, des hôtels j'en ai connu. Je suis un bourlingueur, moi. J’ai roulé ma pomme un peu partout. Imaginez un peu, je suis allé une fois à Brest, deux fois à Concarneau, trois fois à Morlaix. Je ne suis pas le genre de touriste lambda à qui l’on peut en faire accroire. Je vous assure qu’un accueil aussi peu commerçant je n’en avais jamais reçu. Même dans des hôtels plus modestes encore que celui-ci. Croyez-moi, Monsieur le Directeur de la Répression des Fraudes et de la Concurrence, qu’un tel établissement soit encore ouvert déshonore la tradition d’accueil de notre beau pays.

     

    ©Pierre Mangin 2024

     

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