• Tris sélectif (Episode 2)

    Voilà, vous connaissez la famille maintenant. Et à moins que vous soyez total branquignol, vous pigez pourquoi ce qui touche au père c'est plus vague. Disons que des pères il y en a sept. On s'en tire à bon compte, pourrait y en avoir huit ! Mais vous savez déjà qu'un d'entre eux a réussi un doublé. Faut comprendre qu'on pourrait pas vivre avec tous ces pères, ça serait un sacré boxon. Dans les familles normales, de père il y en a qu'un. Dès fois deux, mais alors là il y a pas de mère. Nous, on en a juste vu défiler quelques uns. Des pères, et d'autres qui auraient pu l'être. Question de chance, ou de cycle comme dit ma grande sœur Valérie. Des qui nous avaient plutôt à la coule, d'autres qu'étaient de vraies peaux de vaches. Je me souviens d'un, il pouvait pas nous blairer. Il nous filait des beignes en douce et des coups de pieds dans le derche comme ça, sans raison. Cadeau de la maison il disait. Tu parles d'un cadeau ce type ! Le soir il se calait devant la télé, la bouteille de jaune pas trop loin, et il bullait tranquille pendant que la mère turbinait. Nous, les mômes, fallait surtout rien lui dire. Monsieur travaillait, monsieur était fatigué, monsieur avait besoin de calme. Si on se pointait dans le salon, gare ! Il avait la main leste le bougre ! Passer à côté de son fauteuil, c'était à éviter. Son truc c'était de nous flanquer une grande tape sur la nuque avec le dos de la main. Ça nous arrachait un cri de douleur. Lui ça le faisait marrer. Il se bidonnait encore plus quand, déséquilibré par la baffe, on se rétamait par terre. Avec Valérie on s'est dit, celui-là, faut le virer. C'est vrai, ça s'imposait. On n'allait pas rester à se prendre des calottes sans rien dire tout de même ! Restait à savoir comment s'en débarrasser. J'ai pas fait beaucoup d'études, mais question idées, j'suis jamais en manque. Surtout quand il s'agit de faire décaniller un gonze plus vite qu'il le voudrait. D'abord j'suis allé dans le frigo. J'ai pris tous les glaçons et je les ai mis au fond de l'évier. Sans oublier de faire couler l'eau chaude dessus pour bien les faire disparaître. Quand le soir ce paternel a voulu se faire son jaune, il n'y avait que des bacs vides dans le freezer. Comment ça l'a mis de méchante humeur ! Ce soir-là les petits ont pris de l'avance sur l'apprentissage des gros mots ! Il les gueulait par dizaines ! Son jaune tiède, il l'a pas digéré. Mais le lendemain soir, quand il a voulu se servir son jaune... Les bacs à glaçons étaient tous pleins, pas de problème de ce côté. Sa bouteille de jaune, en revanche... Passée par l'évier elle aussi. Là le type était vraiment furieux. Il m'a regardé, j'ai bien cru qu'il allait me tuer ! J'avais pris mon air innocent, l'air qu'on me donnerait le bon Dieu sans confession comme dit ma mère. Du coup il a pas osé me battre. Il a préféré partir en claquant bien fort la porte de l'appartement. « Puisque c'est ainsi, qu'il criait, je m'en vais au bistrot. Au moins là-bas j'arriverai à prendre un peu de détente ! » Aller au bistrot, avec Valérie, on savait ce que ça voulait dire. Ça voulait dire qu'il allait rentrer très tard, très fatigué, tellement fatigué qu'il aurait du mal à marcher droit. Le rêve pour nous... Quand tout le monde a été couché, avec Valérie on a préparé l'appartement pour le retour du sale type. Derrière la porte, en équilibre sur une chaise, on a installé toutes les casseroles de la cuisine. Ensuite on a glissé la table basse du salon juste devant l'entrée. Puis on a déplacé les chaises un peu partout en tendant du fil de pêche entre elles. Enfin j'ai dévissé toutes les ampoules de l'entrée, du couloir, du salon et de la cuisine. C'était minuit pétant quand on a entendu la porte d'entrée grincer. Ça a pas loupé, deux secondes après Badaboum ! Bling ! Bim ! Baoum ! Concert de casseroles suivi d'une belle envolée de jurons. J'entendais aussi le « Clic Clic » de l'interrupteur. Je mettais ma main sur la bouche pour pas éclater de rire ! Ensuite, Patatras ! J'imaginais le tibia dans la table et la chute du bonhomme. Re poussée de jurons, bien forts ceux-là. Du coup Lucie s'est réveillée, et a commencé de pleurer. Suivie par Adèle. Et « Ouin », et « Ouin », des gros pleurs bien stridents. Dans l'entrée, toujours des jurons et tentative de se redresser. Re Patatras dans le fourbi de chaises ! Et là injures, menaces de mort, tout le cinéma quoi. Moi j'en pouvais plus de me mordre la main pour pas rigoler. C'est à ce moment que les voisins ont commencé de taper dans les murs. Boum ! Boum ! Boum ! Bam ! Bam ! Bam ! Les cloisons en tremblaient, et l'autre en rajoutait dans les gueulades ! Alors le voisin du dessous est monté. Dans l'escalier on l'entendait crier lui aussi. Que c'était une honte un ramdam pareil, qu'on allait voir de quel bois il se chauffait. L'autre avait dû réussir à se sortir des fils de pêche parce qu'on l'a entendu aller sur le palier. Dans les appartements à côté, réveillés par tout ce barouf, d'autres mômes s'étaient mis à bramer. Sur le palier on a entendu le voisin expliquer sa manière de penser. Et puis un gros bruit un peu mou. Et puis plus rien. Je crois que le fouteur de torgnoles il était sonné. N'empêche, on l'a plus revu !

    Du coup, avec les frangins et les frangines, on s'est juré de plus se laisser faire. C’est pas parce qu’on n'a pas de père qu'il nous faut supporter n'importe quel guignol de remplacement. Alors on en a viré quelques uns. Je me souviens d'un gros baraqué un peu balourd. Celui-là il a pas supporté que Lucien vomisse dans son assiette soir après soir. La première fois il a eu le sourire gêné du gars poli. L'air de dire c'est pas grave, c'est qu'un môme. Le lendemain il a pas souri. D'autant que les vomissures avaient largement éclaboussé son polo. Après une semaine de ce régime le type avait perdu sept kilos ! Incapable de manger qu'il était ! Et le huitième soir on l'a pas vu. La mère s'est contentée de ranger son couvert et on a mangé. Lucien n'a même pas vomi ! Il y a eu Jean-Paul aussi. Celui-là on a eu un mal de chien à s'en débarrasser. Il avait décidé de nous mater. Oui, de nous mater ! Pareil que des délinquants multi récidivistes... Tous les soirs il nous bassinait avec des grands discours sur l'éducation, la politesse, le savoir vivre, mouche ton nez avant de dire bonjour à la dame, lave-toi les mains pour passer à table, regarde-moi dans les yeux quand j'te parle, réponds pas quand on t'engueule, fait pipi avant d'aller au lit et tout un tas de trucs du même acabit. Le problème c'est que la mère en pinçait pour ce type. Elle disait qu'il allait nous donner l'éducation qui nous manquait. Il a fallu ruser. Le soir il faisait le tour des lits, soi-disant pour nous dire bonne nuit, en fait c'était pour savoir si on était tous couchés et si on n'avait planqué des bandes dessinées sous les draps. Un soir il fait son tour, comme d'hab. Manque de pot, Mégane elle se met à hurler, à crier que le Jean-Paul il passe sa main sous sa chemise de nuit, pour caresser ses fesses et vérifier si ses nichons ils poussent bien. Le Jean-Paul il avait beau jurer aux grands dieux que c'était que des mensonges, la mère elle en avait après lui. D’autant qu’Adèle et Lucie fourbissent la seconde couche. En racontant qu'avec elles aussi le Jean-Paul il était pas bien net. Qu'il faisait que leur raconter des trucs cochons en essayant de mettre ses mains là où il fallait pas... Du coup la mère elle l'a viré sans chercher à comprendre. Lui d'abord, en le traitant de tous les noms jusqu'à ce qu'il soit en bas de l'escalier, ses affaires ensuite. Par la fenêtre ses affaires ! Après cette scène épique, la mère a consolé les filles en leur promettant que ça n'arriverait plus jamais un truc pareil, le salaud, on n’a pas idée mes petites chéries, mes petits anges à moi. Des bisous, des larmes, encore des bisous et on est tous retournés se coucher. Moi j'ai sorti mon carnet secret et j'ai mis une croix devant le prénom du tripoteur.

    Oui, des pères on en a vu défiler quelques uns. Alors dans tout ce fatras savoir lequel est le mien... c'est une autre histoire. D'ailleurs je m'en fous un peu. Le principal c'est de se dire qu'on part dans la vie avec quatre frangines et trois frangins, une mère qu'assure grave, et ça, tous les raisonnements du monde n'y peuvent rien, ça c'est une sacrée jolie chance... C'est la vie de famille, la vraie, et c'est beau, vous trouvez pas ?

     

    ©Pierre Mangin 2016

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  • Tri sélectif (Episode 1)

    À la maison c'est huit que nous sommes. Huit gosses. Une famille nombreuse comme on dit. Une famille comme on n'en fait plus. En fait, la famille c'est surtout ma mère et nous autres, les huit gamins. Pour le père c'est plus compliqué. Vous allez comprendre.

    Moi c'est Simon. Je suis pas le plus vieux de la bande, mais presque. Au-dessus de moi il y a Valérie. Neuf mois d'écart qu'on a tous les deux. Neuf mois tout rond, pas une semaine de plus. Moi je vais avoir dix-neuf ans le mois prochain. Pour ce qui est de l'âge des frangins et des frangines, je vous laisse calculer, je m'y embrouille un peu. Faut dire que pour le calcul j'ai jamais été trop doué. D'ailleurs, question études, y'a pas grand chose où je suis doué. D'après mes profs j'ai pas de facilités, et en plus je suis un flemmard de première. Ils m’ont tous promis un avenir gris, avec en prime des sales boulots. Hey ! J'ai mon brevet quand même ! Ils kiffent ça dans l'éducation nationale, casser les mômes et briser leurs rêves. Donc, Valérie, c'est notre aînée à tous. Et c'est heureux. Parce que les filles, pour les tâches ménagères, elles sont plutôt douées. C'est un peu une seconde nature chez elles. Alors une fille comme aînée, pour la mère c'était parfait. Faut comprendre. Les tâches ménagères, Valérie, il a fallu qu'elle s'y mette très jeune. À cinq ans elle torchait mon petit frère, Aldo, qu'est né plus de deux ans après moi. Deux ans, c'est beaucoup. La mère avait pourtant pas fait vœu d'abstinence. Elle nous a toujours dit que l'abstinence c'était pas son truc. Des hommes, donc des pères possibles pour nous, elle en a eu pendant cette période ! Enfin, revenons à Aldo. Pourquoi il s'appelle Aldo celui-là, on n'a jamais su. Quand on en parle, la mère nous dit qu'à l'époque ça lui avait semblé normal. Et aujourd'hui c'est le seul de la famille à avoir un drôle de blase. Moi je pense que son paternel est rital. Quand j'en parle à Aldo il me répond que le mien devait être cureton. Il dit que Simon c'est un prénom de cureton. Moi je trouve ça plutôt marrant l'idée d'être fils de cureton. Parce que justement les curetons ils appellent tout le monde fils, mais ils n'ont jamais de rejetons à eux perso. Enfin, c'est ce qu'ils disent... Après Aldo, toujours dans l'ordre de la chronologie, il y a Mégane et Renaud. Oui, il y en a deux, c'est des jumeaux. Enfin, des faux jumeaux. Question ressemblance, c'est vrai, quand on les voit on les confond pas. Un gars une fille, pour se tromper, faut le faire exprès… Mais question faire qu'un, je vous assure qu'ils font la paire ces deux-là. Pour les blases, cherchez pas. Sûr que leur père bossait à Billancourt. C'est pas possible autrement. Personne d'autre aurait pu avoir une idée aussi nulle pour nommer des jumeaux. Eux ils sont peut-être faux, mais la connerie des autres gamins c'est une vraie de vraie. Faut vous imaginer ce que les jumeaux ont subi à l'école. Encore heureux qu'ils avaient un grand frère, moi en l'occurrence. Quand t'as dix ou onze ans, un grand de quatorze ou quinze, ça impressionne. Et question impressionner, moi j'aime plutôt ça. Attendre les chieurs à la sortie de l'école pour leur apprendre un peu ce que c'est que l'esprit de famille. Et puis Mégane elle a vite appris à se débrouiller toute seule. Petite, quand on l'embêtait rapport à son nom, elle avait un truc infaillible. Ni une ni deux elle s'asseyait par terre et se mettait à hurler. Une vraie sirène ! Les instits y radinaient presto fissa, en deux minutes ils avaient les oreilles en compote. Ils auraient fait n'importe quoi pour qu'elle se taise. Même punir des gamins qu'avaient rien fait. Mégane elle disait que c'était pour les fois où ils auraient eu l'idée de faire. Avec l'âge elle a mis au point une autre technique. À la première réflexion, hop ! Elle se jette sur le gamin et elle lui lacère le visage avec ses ongles. Des ongles très durs qu'elle taille exprès en pointe. Les moqueurs ils se retrouvent défigurés et ils beuglent en appelant leur mère. Ce petit cirque, ça calme, et Mégane plus personne la cherche. Même quand elle se fait virer d'un collège, sa réputation la suit, ça en impose d'office.

    Adèle c'est une peste. Mais je l'aime bien. Elle est venue au monde un an et demi après les jumeaux.  Menteuse, roublarde, faiseuse d'embrouilles. C'est comme ça qu'elle se construit. Tant qu'elle entourloupe pas les gens, elle est pas contente. Elle, quand elle parle de son père, elle y va pas avec le dos de la cuiller. Son père, il est ambassadeur. Au Mexique, au Sri Lanka ou en Ethiopie, c'est au choix. Toujours des putains de pays vachement lointains. C'est pour ça qu'il ne peut pas revenir souvent qu'elle dit. Adèle, ce qu'elle aime, c'est être méchante. Par exemple elle adore piquer les petits amis de ses copines. Pour elle c'est pas difficile. Niveau flirt elle promet beaucoup plus que la moyenne des filles de son âge, alors les garçons bien sûr ça les attire. Son scénario est simple. Elle s'arrange pour que le type rompe avec sa petite copine et s'acoquine avec elle. Manque de pot, juste avant d'aller plus loin avec lui, Adèle le largue comme une vielle chaussette. Et elle passe au suivant. Une fois un gars a voulu se suicider pour elle. Il avait avalé plein de médicaments en buvant pas mal de bière. C'était pas trop méchant. Il avait eu la courante pendant une bonne semaine et tout était rentré dans l'ordre. J'avais jamais vu mon Adèle aussi épanouie. Je crois que depuis ce jour elle ne rêve que de ça : qu'un type calanche pour ses beaux yeux. « Ou une des greluches abandonnées, ce serait pas mal non plus », elle m'a confié les yeux brillants d'excitation.

    Lucien, lui, il est né une année après Adèle. Son truc c'est le commerce. Vrai, paraît qu'il y a une bosse pour ça, et le Lulu il l'a. Tout petit c'était la terreur des bacs à sable. Il piquait les teut teut des petits. Bien sûr les mômes ils beuglaient, ils crachaient toutes les larmes de leurs yeux et les mères elles étaient bien embêtées. Elles pensaient buller tranquille pendant que leur rejeton farfouillait dans le sable. Et elles se retrouvaient avec un chiard inconsolable qui rameutait tout le quartier. Mon Lulu il regardait la scène une petite dizaine de minutes et il filait voir la mère en lui annonçant triomphant qu'il venait de retrouver la tétine. Ça loupait jamais, la mère était tellement jouasse qu'elle lui filait un bonbon ou un petit gâteau. Au collège il vend à peu près tout ce dont peuvent avoir besoin ses camarades de classe. Magazines érotiques, cigarettes, canettes de bière. Le commerce, on le dit jamais assez, c'est un métier à risque. Un soir il est rentré avec plein de bosses. « Un client mécontent ? » je lui ai demandé. « Non, un concurrent furieux. » Ouais, c'est pas toujours de tout repos le commerce, mais Lucien se décourage pas. Il veut devenir représentant, pour vendre des trucs inutiles à des gens qu'ont pas d'argent. C'est ça qui l'amuse Lucien, et je suis sûr que dans son créneau il aura un vache de succès.

    Et puis il y a Lucie. Lucie, notre petite sœur à tous. Après elle, la mère elle a dit « Stop, plus de mômes. Y'a déjà bien assez de bouches à nourrir comme ça. En plus les hommes c'est tous feignasses et compagnie, on peut pas compter sur eux, alors basta ! On jette l'éponge et on passe à autre chose. » Je crois que le chirurgien a profité de l'accouchement pour lui couper des trucs. De ces trucs qui font que quand tu les as pas, tu peux plus avoir de môme. Pour le reste, ça change rien. C'est pas à moi que la mère a expliqué ça, moi je suis un gars, les mères parlent pas de ces choses avec les gars. C'est à Valérie. Mais Valérie me l'a répété. Valérie me raconte tout. Tous les deux on n'a pas de secret. Donc, Lucie c'est un peu notre petite dernière à nous tous. Notre chouchou. Le prénom, c'est nous qui l'avons choisi. On s'est dit comme ça, si c'est la dernière, on a quand même un peu le droit de la baptiser.

     

    ©Pierre Mangin 2016

     

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  • Dernier Jour

    Quand la cloche a sonné on s'est tous levés d'un coup. En criant très fort ! Un immense « Hourra ! » qui a fait vibrer les fenêtres de la classe. Et nous sommes sortis dans le couloir en courant, cartable sur l'épaule, en bousculant les chaises. En passant devant l'estrade quelques-uns lançaient : « Bonnes vacances monsieur! » Et notre maître, au lieu de réclamer le silence et le calme, répondait : « Bonnes vacances les enfants, profitez-en bien ! » Mais nous on n'écoutait pas beaucoup. Le but était de traverser la cour le plus vite possible, en faisant de plus en plus de bruit, et d'être dans la rue le plus vite possible. De quitter l'école et de l'oublier pendant deux mois...

    Parce qu’aujourd’hui n'est pas un jour ordinaire. Aujourd'hui c’est le premier jour des grandes vacances. Enfin, très exactement aujourd'hui c’est le dernier jour d'école. C'est presque pareil. Mais pas tout à fait quand même. Pendant l'année les récréations sont très courtes, et la classe très longue. Le dernier jour c'est le contraire. Les récréations sont très longues et les heures de classe très courtes. Un vrai rêve d'écolier !

    En plus on a le droit d'apporter des jeux. Ce matin, en préparant mon cartable, à la place des livres et des cahiers j'ai mis un sac de billes, un jeu des sept familles, des toupies et mon jeu du docteur Maboul. En début de semaine monsieur Guymou nous a fait pousser toutes les tables dans la classe. Pour les mettre par quatre. Ce qui nous fait des grandes tables carrées pour s'installer autour. Et au lieu de travailler, depuis le début de la semaine nous faisons des jeux. Monsieur Guymou est un malin. Il nous a dit : « Cette semaine les contrôles sont terminés, nous allons jouer. » Nous on était contents. Mais en réalité, monsieur Guymou continue de nous faire travailler. Il nous fait réviser, mais on ne s'en rend pas compte. Les jeux qu'il nous propose sont tous en rapport avec le programme de l'année. Un peu comme des quizz. L'équipe qui répond le plus vite aux questions sur l'histoire de France gagne. L'équipe qui trouve le plus vite le résultat du problème gagne. C'est amusant, mais je préfère le dernier jour. Le dernier jour on peut jouer à des jeux où il n'est question ni des rois de France ni des fleuves. Le dernier jour, tout est permis !

    C'est drôle la fin de l'année à l'école. On est à l'école et pourtant c'est déjà un peu les vacances. Il y a une odeur. Une odeur de vacances... Je ne sais pas bien l'expliquer. Parce que bien sûr, les vacances n'ont pas une odeur spéciale. Pour celui qui va à la mer les vacances ont l'odeur de la mer. Et pour celui qui va à la campagne, l'odeur de la campagne. Et pour celui qui ne part pas ? Ethane il ne part pas. Il va chez sa grand-mère. Mais sa grand-mère habite deux rues derrière chez lui. Ce n'est pas vraiment partir. Peut-être que pour lui les vacances ont l'odeur de chez sa grand-mère ? Kader, lui, il va au Maroc. C'est très loin. Il m'a raconté, c'est un très long voyage. Pour lui les vacances doivent avoir l'odeur de là-bas ? L'odeur du Maroc ? Les vacances ont cent odeurs, mille odeurs différentes ! Une odeur pour chaque enfant ! Moi, je trouve ça magique... Pour moi les vacances ont l'odeur de la peau qui chauffe au soleil et aussi celle du sel. Du sel quand on se lèche après s'être baigné dans la mer. Maman rit quand je lui parle des odeurs. Elle dit que je suis mignon mais que les odeurs sont dans ma tête. Ce n'est pas vrai, je les sens ! Surtout le denier jour d'école.

    La dernière semaine c'est un peu la fête. Je trouve que rien n'est comme d'habitude. Même notre maître est changé. Pendant l'année notre maître est sévère. Il ne sourit pas, il rit encore moins. Quand il nous rend les devoirs, je suis toujours un peu malade. Un peu la nausée, comme si j'avais envie de vomir. Surtout quand il nous donne les notes des dictées. Je ne suis pas très fort en dictée. J'hésite toujours pour les accents, aigus ou graves, à droite ou à gauche. J'essaie de les faire au milieu, mais avec monsieur Guymou, ça ne marche pas. Quand la note est bonne, il nous dit juste : « Ça va. » Mais quand elle est mauvaise... Quand elle est mauvaise il a plein de trucs à nous dire. Des trucs pas gentils. Des trucs qu'il nous dit avec sa voix forte, avec sa voix de maître en colère. Et depuis le début de la semaine, notre maître est très gentil. Il ne crie pas, il ne se met pas en colère, même pas après Renaud. Renaud c'est le dernier de la classe. Il se fait toujours fâcher mais il a l'air de s'en moquer. Il n'apprend pas ses leçons, et en classe il fait des dessins en cachette au lieu d'écouter. C'est ce qu'il veut faire plus tard. Des bandes dessinées. Et bien, même après Renaud, le maître ne s'agace pas. Il regarde ses dessins et il sourit. Il lui donne des conseils, pour les ombres ou pour les décors. Et Renaud a l'air heureux. Il montre ses bandes dessinées et il est fier. Du coup il parle avec monsieur Guymou comme s'il ne s'était jamais fait punir. Le dernier jour d'école notre maître est si gentil qu'on oublie qu'il nous a houspillés toute l'année, qu'il nous a punis, qu'il nous a assommés avec des tas de devoirs pas marrants. De voir notre maître ainsi nous rend tous un peu différents. Par exemple, Renaud ne cherche plus à se faire remarquer, il ne cherche plus une bêtise à faire ou à dire. C'est incroyable, non ? Il y a encore plus formidable que ça... Ce matin, monsieur Guymou a sorti de son cartable un sac de billes... Un petit sac en toile, un peu comme une chaussette, avec une ficelle pour le nouer. Un sac rempli de billes ! Il l'a levé bien haut, pour qu'on puisse tous bien le voir, en nous disant : « Avis aux amateurs, à la récréation de dix heures, ceux qui n'ont pas peur de perdre peuvent venir jouer aux billes avec moi. » Dans l'année, jamais monsieur Guymou ne jouerait aux billes avec nous. Jamais ! Il est bien trop sérieux. Et puis il aurait bien trop peur de salir son joli pantalon. C'est ça le dernier jour. Des récréations qui s'allongent, un maître qui joue aux billes, et nous qui rions en classe au lieu de travailler !

    Le dernier jour de classe, c'est la liberté. On le sait, quand la cloche du soir sonne, c'est les vacances, les grandes vacances. Enfin ! Depuis des semaines on en parle. « Et toi, qu'est-ce que tu fais pour les grandes vacances ? » « Ô moi, je vais en camping avec mes parents. Un camping dans une ferme, ça va être super ! » « Moi je vais chez mon grand-père, à la montagne. Il va m'apprendre à traire les vaches ! » Quand on parle entre nous des vacances, je suis toujours un peu triste pour Ethane. Ethane, lui, il va chez sa grand-mère. Mais sa grand-mère habite deux rues derrière chez lui, ça ne fait pas pareil. Il n'ira pas dans au camping dans la ferme. Il n'apprendra pas à traire les vaches. Il ne jouera pas à la plage non plus. Ethane ce qui l'intéresse, c'est de savoir les dates de départ et de retour de chacun d'entre nous. Ce qu'il aime pour les vacances c'est que nous ne soyons pas tous partis en même temps. Pour avoir encore des copains ici. Des copains pour jouer avec lui. Il organise ses vacances avec ceux qui ne sont pas encore partis ou ceux qui sont revenus. Lui c'est facile, il reste. Il est content d'aller chez sa grand-mère, mais il dit souvent les copains c'est bien. Peut-être que pour lui les vacances ont l'odeur d'une bande de copains à vélo dans le parc... Un jour Ethane m'a dit que les grandes vacances lui filaient un peu le bourdon. Il les trouve trop longues ! Moi je les trouve trop courtes ! Pour moi, jamais des vacances ne seront assez longues ! Il m'a dit qu'il aimait bien la rentrée, pas à cause de l'école, mais parce que tous les copains sont là. C'est triste... C'est tellement triste que l'année dernière j'en ai parlé à Papa. « Et si on emmenait Ethane avec nous en vacances ? » Papa était embêté. « C'est délicat fiston, ça pourrait gêner ses parents. Ils se sentiraient obligés de t'emmener à leur tour et... » « Et Ethane ne part pas ! C'est ça qui est gênant Papa ? Mais moi je veux bien aller chez sa grand-mère ! Elle a l'air gentille sa grand-mère, on s'amuserait bien tous les deux. ! » Papa m'a demandé de ne pas insister. Quand Papa dit de ne pas insister, ça veut dire qu'il faut se taire et ne plus poser de questions.

    Dans la rue devant l'école, les parents n'arrivent pas à nous calmer. Ils sont bien obligés de sourire eux aussi, et de ne pas nous gronder pour le chahut et parce que on court partout : il ne faut pas gâcher notre bonheur ! C'est important que les enfants soient heureux ! Même Ethane il est heureux. Il oublie que sa grand-mère habite deux rues derrière chez lui et il crie avec nous, il saute, il court et il crie encore. Il est un peu triste de rester. Mais comme il dit, ne plus avoir de leçons et de devoirs, c'est quand même bien !

    Et puis j’ai une idée. Un secret que j’ai confié à Ethane. Quand je serai grand je l’emmènerai avec moi en vacances. Au bord de la mer. Ethane n’a jamais vu la mer, ça va lui plaire. J’emmènerai sa grand-mère avec nous. C’est vrai, les grands-mères aussi elles sont contentes de voir la mer. Et si Ethane ça le gêne, qu’il veut m’emmener quelque part à son tour, et bien nous irons deux rues derrière chez lui, chez sa grand-mère.

    Et comme je serai grand, Papa ne pourra plus me dire de ne pas insister.

     ©Pierre Mangin 2016

     

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