• Nuit Noire

     

    Moi j’aime bien quand Maman me demande d’aller faire une course. Les dames me sourient et les marchands sont très gentils. Je crois qu’ils aiment bien voir un petit garçon dans leur magasin. Dès fois, avec la monnaie, je peux m’acheter un bonbon. Un carambar, une boule de coco ou un rouleau de réglisse. Ça c’est quand c’est à la boulangerie. D’autre fois, quand je reviens à la maison et que je rends la monnaie, Maman me donne une pièce. Je la mets dans ma tirelire. Un gros cochon rose.

     

    J’aime bien le samedi aussi. Parce que le lendemain c’est dimanche et qu’il n’y a pas d’école. L’école j’aime pas trop. Le maître crie fort et j’ai un peu peur.

     

    Samedi je jouais dans ma chambre en attendant le dîner. J’aime bien être tout seul dans ma chambre. Maman est venue. Elle m’a même pas fâché pour tout le bazar que j’avais mis. Elle m’a demandé si je voulais bien aller lui acheter quelque chose. Des câpres, au Comptoir d’Angélique, l’épicerie sur le grand boulevard. J’aime bien aller faire une course mais là, j’aimais pas beaucoup ce que Maman me demandait. D’abord le Comptoir d’Angélique c’est loin. À l’autre bout de la ville ! Dans les beaux quartiers comme dit Papa. Et j’y étais jamais allé tout seul. Et puis, surtout, il faisait nuit. Il faisait nuit noire ! C’est sûr, Maman avait perdu la tête, ou elle avait pas vu qu’il faisait nuit, ou elle avait été mordue par l’araignée qui rend fou, ou elle me faisait une blague qu’était même pas drôle, ou elle en avait assez des enfants comme le papa du Petit Poucet !

     

    J’ai regardé Maman, et puis la fenêtre. On voyait très bien que dehors il faisait nuit. J’ai regardé encore Maman, et encore la fenêtre. Mais Maman elle comprenait pas. Elle m’a demandé : « Alors, c’est d’accord oui ou non ? » Oui ou non je sais ce que ça veut dire chez les adultes. Ça veut dire qu’ils s’impatientent et qu’ils veulent une réponse vite. Dans ma tête j’avais plein de choses un peu en vrac. D’abord j’ai eu envie de crier : « Mais Maman ! Il fait nuit ! Nuit noire ! J’ai dix ans et il fait nuit noire ! » Et puis je me suis dis que Maman s’était toujours bien occupée de moi, que j’avais toujours pu lui faire confiance. Que si elle me demandait d’aller chercher des câpres dans la nuit, c’est que je pouvais le faire. C’est que j’étais capable de le faire.

     

    C’est que j’étais devenu grand…

     

    Il n’y a que les grands qui peuvent sortir dans la nuit. C’est logique. Alors j’ai dis oui. Je ne voulais pas redevenir petit pour encore très longtemps en disant non. Les petits ils peuvent pas aller tout seul dans la nuit. Les grands, oui. C’est logique.

     

    Papa était dans son fauteuil. Il lisait son journal. Il m’a vu me préparer pour sortir. Il a même pas crié qu’il faisait nuit. Il a même pas crié pas que je ne pouvais pas sortir tout seul dans la nuit, dans la nuit noire. Il a rien dit, rien du tout. Il m’a souri et il a continué sa lecture.

    Alors je me suis dit que Papa aussi savait que j’étais devenu grand. Il n’y a que moi qui ne savais pas…

     

    J’ai descendu l’escalier, tout emmitouflé dans mon manteau, la monnaie de la course bien à l’abri au fond de ma poche. J’étais grand, j’allais traverser la moitié de la ville, il faisait nuit noire et je n’avais pas peur.

    Je n’avais pas peur. J’avais la trouille. Une grosse trouille énorme. J’avais envie de chialer tellement j’avais la trouille.

    J’ai poussé la porte du hall. Je me suis retrouvé dans la rue.

     

    La lumière des lampadaires était à moitié noyée dans le brouillard. Ils n’éclairaient pas les trottoirs partout. Juste une petite tache en dessous d’eux et puis c’est tout. Entre deux taches de lumière c’était comme un trou noir. Un trou qui voulait m’aspirer pour me retenir. Je ressortais de chaque trou avec le cœur qui battait à dix mille à l’heure. Le temps de la lumière je respirais un peu mieux. Et je retombais dans un trou sans fond. Tout pouvait arriver. J’avais froid, j’avais peur. Et j’avais envie de pleurer.

     

    Dans la rue Adrien Moisant c’était pire encore. C’est une longue rue toute droite avec des arbres de chaque côté. L’été j’aime bien marcher dans l’ombre qu’ils font. En plus le matin il y a plein d’oiseaux qui chantent. Mais là… Là… C’était effrayant. J’entendais des craquements au-dessus de moi. Les arbres essayaient de m’agripper avec leurs branches sans feuilles. Ils se penchaient en grinçant. Je me suis mis à marcher plus vite pour les éviter. Je les entendais siffler et cracher. Ils essayaient de me frapper. Des ombres immenses dansaient et grimaçaient sur les maisons. Des silhouettes menaçantes surgissaient d’un coup et disparaissaient dans l’ombre. D’autres s’élevaient en gesticulant. Des voleurs, des bandits, des assassins d’enfants, sans aucun doute, qui se cachaient pour mieux m’attraper. Il y avait des bruits de pas derrière moi. J’ai marché plus vite encore. Les pas aussi allaient plus vite. J’ai couru. Les pas aussi couraient dans la nuit. J’avais si peur mais je n’osais pas me retourner. Je ne voulais pas voir.

     

    Je regrettais de n’avoir pas hurlé : « Mais je peux pas y aller ! Il fait nuit ! Nuit noire ! ». Si c’était ça être grand ; être livré à la nuit, au noir, au froid, aux ombres, aux fantômes, aux rôdeurs, au danger, aux menaces, à la mort peut-être ; je préférais quand j’étais petit !

     

    Un autre danger m’attendait. La grande avenue Foch. Quatre voies. Des voitures à fond la caisse des deux côtés. Impossible de traverser sans prendre le passage souterrain…

    Le passage souterrain, déjà la journée ça fait peur. Alors la nuit… J’ai eu une idée. J’ai compté jusqu’à cent comme ça j’étais sûr qu’il n’y avait plus personne dans le passage. J’ai compté jusqu’à cent et je suis descendu en courant. Dans le tunnel j’ai couru encore plus vite et je suis remonté de l’autre côté toujours en courant. J’étais de l’autre côté. J’avais traversé !

     

    À l’épicerie il y avait de la lumière, il faisait chaud. J’étais bien. J’aurai voulu y rester tout le temps. Quand l’épicier m’a demandé ce que je voulais, j’ai répondu « Un bocal de carpes s’il vous plaît ». Il a rit et tous les gens riaient, je ne sais pas pourquoi. Et il m’a donné mon bocal de câpres.

     

    Pour revenir j’ai couru le plus vite que je pouvais. Je voulais retrouver l’appartement. Ma chambre. Papa et Maman. Alors j’ai couru, tant pis si j’étais essoufflé. Maman m’aurait grondé. Elle m’aurait grondé en me disant que c’est très dangereux de courir avec un bocal en verre dans la main. Moi je trouve que c’est la nuit qui est très dangereuse. La nuit et le noir. Alors j’ai couru.

     

    Dans l’escalier j’ai attendu. Pour retrouver mon souffle. Dans l’escalier j’avais moins peur. Quand la minuterie s’éteignait je la rallumais vite. Et j’ai frappé à la porte de chez nous.

    J’étais tellement content d’être arrivé ! J’ai donné le bocal et aussi la monnaie.

    Je n’ai rien dit de ce que j’avais vécu. Je n’ai rien dit des ombres, des bruits, du noir, des pas...

     

    J'étais devenu grand.

     

    ©Pierre Mangin 2019

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  • Clara

    Pourquoi faut-il toujours qu’elle se mêle de tout ? À chaque fois c’est la même histoire, elle rajoute son grain de sel. L’autre jour, alors que j’avais fait exactement tout ce qu’on me demandait, il avait fallu qu’elle fasse son intéressante. Maman m’avait demandé de ranger ma chambre. Depuis une semaine elle me le demandait. Elle se plaignait de ne plus pouvoir faire le ménage correctement, d’avoir dix mille choses à déplacer avant de pouvoir passer l’aspirateur. Dix mille c’est un peu exagéré, mais les adultes sont ainsi, ils aiment exagérer les choses. Elle m’avait puni, interdit d’aller voir les copains avant d’avoir rangé ma chambre. Du coup pendant plus d’une heure je m’étais activé. Les jouets dans le coffre, les livres sur les étagères, les petites voitures dans la caisse, les legos dans leur boîte, les crayons dans le tiroir. Tout bien pour pouvoir sortir avec les copains. Maman allait être contente. J’étais allé la trouver dans la cuisine avec mon plus joli sourire d’enfant sage :

    — Ça y est Maman ! J’ai tout rangé !

    Maman, lui dire ça ne suffit pas. Elle veut voir.

    — Laisse-moi finir ça, je vais vérifier.

    Moi je voulais qu’elle vienne tout de suite. Dehors les copains m’attendaient.

    — Viens voir, Maman ! Viens voir tout de suite, s’il te plait !

    Ne pas oublier le s’il te plait. Jamais. Mais Maman, le s’il te plait, ça ne suffit pas toujours.

    — Je t’ai dit que je finissais ce que j’ai commencé et ensuite je viens voir ta chambre ! Tu attends !

    Tu attends, tout à l’heure, une minute… Ça fait partie de la punition. C’est une façon qu’ont les adultes de prolonger les punitions l’air de rien. Maman, quand elle prend ce ton là, un ton un peu énervé, un peu sec, je sais qu’il ne faut pas insister. Insister c’est gagner à coup sûr une autre journée sans sortir. Ou une inspection de la chambre façon militaire, comme dans l’émission Garde à vous. Papa quand il regarde ça il dit toujours que les jeunes ça leur ferait pas de mal de revivre le service militaire.

    Alors j’ai attendu. Attendu que Maman, enfin, vienne voir ma chambre. Les adultes ne se rendent pas compte. À les entendre il n’y a qu’eux qui ont des choses importantes à faire. Et mon rendez-vous avec les copains, ce n’est pas important ? Faut pas croire, les copains ils vous attendent un peu, et si c’est trop long, ils repartent. C’est tant pis pour vous. Il y a les copains, et les copines aussi. On devait prendre nos vélos pour rejoindre une bande de filles. Des filles sympas qui aiment bien traîner avec nous. Et dans la bande de fille, il y a Clara. Clara, tout le monde l’aime bien. Et même, il y en a un paquet qui sont amoureux d’elle.

    Moi aussi je suis amoureux de Clara. Un jour je lui ai pris la main, et je lui ai dit comme ça :

    — Il est chouette ton bracelet !

    Au fond le bracelet je m’en foutais un peu. C’est tout ce que j’avais trouvé pour lui prendre la main. Mais Clara elle était toute contente que j’aime bien son bracelet. C’est son parrain qui lui avait offert, pour ses dix ans. Du coup elle m’a laissé le regarder pendant longtemps. Enfin longtemps, pas des heures non plus ! Moi je lui tenais la main et mon cœur il battait super fort. Je savais pas trop quoi dire, je regardais plus trop son bracelet, mais plutôt sa main, sa main dans la mienne. Et ça c’était extraordinaire.

    Pour finir je lui ai lâché la main en lui disant un truc du genre :

    — Oui, il est vraiment chouette ton bracelet.

    Clara elle souriait, et moi je me trouvais nul. « Oui, il est vraiment chouette… » Au lieu de lui dire : « Clara, je t’aime ! » Moi dans ma tête j’imagine plein de choses. J’imagine que je lui dis les poèmes que j’écris en cachette en pensant à elle, j’imagine que je la prends par la main pour marcher sur le trottoir, j’imagine que je la serre dans mes bras… Et même j’imagine que je l’embrasse sur la bouche. Et que elle, bien sûr, elle est contente, super contente. Et puis quand je suis avec elle, j’imagine plus rien. Je suis comme un grand couillon devant elle. « Il est chouette ton bracelet… » Dès fois je suis d’un lourd…

    Ce dont j’ai peur, c’est qu’un autre me la souffle. Qu’un autre soit un peu moins timide que moi, un peu plus dégourdi, et que Clara se laisse embobiner. Ça pourrait arriver une tuile pareille. Et ça pourrait même être un de mes copains. Parce que les copains, dans ce domaine, je veux dire avec les filles, ils s’en foutent pas mal des autres. Ils pensent à leur pomme et c’est tout.

    Alors quand enfin Maman est venue voir ma chambre, j’étais plutôt jouasse. Ma chambre c’était un sans faute. Rien qui traîne par terre, rien sur le lit, bureau rangé, livres bien disposés sur les étagères… Sûr, qu’elle allait me dire « Allez, c’est bon, va retrouver tes copains ! »

    Maman elle est entrée dans ma chambre. Tout de suite j’ai vu qu’elle était contente. Même un peu étonnée. Je le voyais à son petit sourire satisfait. Elle était fière de moi et j’étais content. Elle allait me dire d’aller jouer quand elle est entrée dans ma chambre. Elle, c’est Julie. Ma petite sœur. Elle a six ans et c’est une peste. Le plaisir suprême pour elle, c’est de me faire punir. Je n’ai pas eu le temps de lui dire de sortir de ma chambre. Après tout c’est ma chambre, elle n’a pas le droit de venir comme ça. Je n’ai pas eu le temps de lui dire de déguerpir, déjà elle interpellait Maman :

    — Maman, Maman ! Regarde, y’a plein de trucs sous le lit !

    Et là Maman s’est penchée. Elle a vu. Une demi douzaine de bandes dessinées jetées en vrac, un papier de chocolat, mon pistolet en plastic qui tire des flèches en mousse, une petite flottille d’avions en papier, un demi carambar, un malabar déjà mâché remis dans son papier pour le remâcher plus tard, des petites voitures égarées, quelques billes et ma boîte à trésor. Ben oui, quand on range sa chambre et qu’on commence à en avoir marre, c’est pratique et rapide de flanquer sous le lit. Mais pas quand on a une fouine en guise de petite sœur.

    Cette fois je la détestais. Elle me paierait ça très cher, je m’en faisais la promesse.

    Je me préparais à prendre l’engueulade de ma vie et à recevoir la punition qui va avec. C’est ma sœur, cette petite garce, qui a été bien surprise.

    Maman lui a dit que ce n’était pas joli joli de dénoncer son grand frère. En clair elle lui a dit de s’occuper de ses fesses. Ah ! Elle faisait moins la maligne la rapporte paquets en retournant dans sa chambre !

    — Quant à toi, m’a dit Maman, je te préviens. Si il y a encore le moindre objet sous ton lit demain matin à l’heure où je passe l’aspirateur, tu vas t’en souvenir très longtemps. Fais-moi confiance… Maintenant va jouer avec tes copains !

    Je me suis jeté dans ses bras et j’ai promis. Dans ces moments là j’ai la promesse facile…

    Il était temps que j’arrive, les copains allaient partir. On a filé avec nos vélos pour rejoindre les filles. Clara était là. Je me sentais prêt à tout lui dire. C’était le bon jour, j’en étais sûr. J’étais heureux, et même si mon cœur battait à deux mille à l’heure j’allais trouver les forces de lui dire que j’étais amoureux d’elle.

    Quand je l’ai vue se précipiter sur Enzo à peine qu’il était descendu de vélo, quand je l’ai vue se précipiter sur Enzo et l’embrasser sur la bouche… J’ai dit aux copains qu’il fallait que je rentre.

    Fallait que je range ma chambre…

     

    ©Pierre Mangin 2017

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  • Tris sélectif (Episode 2)

    Voilà, vous connaissez la famille maintenant. Et à moins que vous soyez total branquignol, vous pigez pourquoi ce qui touche au père c'est plus vague. Disons que des pères il y en a sept. On s'en tire à bon compte, pourrait y en avoir huit ! Mais vous savez déjà qu'un d'entre eux a réussi un doublé. Faut comprendre qu'on pourrait pas vivre avec tous ces pères, ça serait un sacré boxon. Dans les familles normales, de père il y en a qu'un. Dès fois deux, mais alors là il y a pas de mère. Nous, on en a juste vu défiler quelques uns. Des pères, et d'autres qui auraient pu l'être. Question de chance, ou de cycle comme dit ma grande sœur Valérie. Des qui nous avaient plutôt à la coule, d'autres qu'étaient de vraies peaux de vaches. Je me souviens d'un, il pouvait pas nous blairer. Il nous filait des beignes en douce et des coups de pieds dans le derche comme ça, sans raison. Cadeau de la maison il disait. Tu parles d'un cadeau ce type ! Le soir il se calait devant la télé, la bouteille de jaune pas trop loin, et il bullait tranquille pendant que la mère turbinait. Nous, les mômes, fallait surtout rien lui dire. Monsieur travaillait, monsieur était fatigué, monsieur avait besoin de calme. Si on se pointait dans le salon, gare ! Il avait la main leste le bougre ! Passer à côté de son fauteuil, c'était à éviter. Son truc c'était de nous flanquer une grande tape sur la nuque avec le dos de la main. Ça nous arrachait un cri de douleur. Lui ça le faisait marrer. Il se bidonnait encore plus quand, déséquilibré par la baffe, on se rétamait par terre. Avec Valérie on s'est dit, celui-là, faut le virer. C'est vrai, ça s'imposait. On n'allait pas rester à se prendre des calottes sans rien dire tout de même ! Restait à savoir comment s'en débarrasser. J'ai pas fait beaucoup d'études, mais question idées, j'suis jamais en manque. Surtout quand il s'agit de faire décaniller un gonze plus vite qu'il le voudrait. D'abord j'suis allé dans le frigo. J'ai pris tous les glaçons et je les ai mis au fond de l'évier. Sans oublier de faire couler l'eau chaude dessus pour bien les faire disparaître. Quand le soir ce paternel a voulu se faire son jaune, il n'y avait que des bacs vides dans le freezer. Comment ça l'a mis de méchante humeur ! Ce soir-là les petits ont pris de l'avance sur l'apprentissage des gros mots ! Il les gueulait par dizaines ! Son jaune tiède, il l'a pas digéré. Mais le lendemain soir, quand il a voulu se servir son jaune... Les bacs à glaçons étaient tous pleins, pas de problème de ce côté. Sa bouteille de jaune, en revanche... Passée par l'évier elle aussi. Là le type était vraiment furieux. Il m'a regardé, j'ai bien cru qu'il allait me tuer ! J'avais pris mon air innocent, l'air qu'on me donnerait le bon Dieu sans confession comme dit ma mère. Du coup il a pas osé me battre. Il a préféré partir en claquant bien fort la porte de l'appartement. « Puisque c'est ainsi, qu'il criait, je m'en vais au bistrot. Au moins là-bas j'arriverai à prendre un peu de détente ! » Aller au bistrot, avec Valérie, on savait ce que ça voulait dire. Ça voulait dire qu'il allait rentrer très tard, très fatigué, tellement fatigué qu'il aurait du mal à marcher droit. Le rêve pour nous... Quand tout le monde a été couché, avec Valérie on a préparé l'appartement pour le retour du sale type. Derrière la porte, en équilibre sur une chaise, on a installé toutes les casseroles de la cuisine. Ensuite on a glissé la table basse du salon juste devant l'entrée. Puis on a déplacé les chaises un peu partout en tendant du fil de pêche entre elles. Enfin j'ai dévissé toutes les ampoules de l'entrée, du couloir, du salon et de la cuisine. C'était minuit pétant quand on a entendu la porte d'entrée grincer. Ça a pas loupé, deux secondes après Badaboum ! Bling ! Bim ! Baoum ! Concert de casseroles suivi d'une belle envolée de jurons. J'entendais aussi le « Clic Clic » de l'interrupteur. Je mettais ma main sur la bouche pour pas éclater de rire ! Ensuite, Patatras ! J'imaginais le tibia dans la table et la chute du bonhomme. Re poussée de jurons, bien forts ceux-là. Du coup Lucie s'est réveillée, et a commencé de pleurer. Suivie par Adèle. Et « Ouin », et « Ouin », des gros pleurs bien stridents. Dans l'entrée, toujours des jurons et tentative de se redresser. Re Patatras dans le fourbi de chaises ! Et là injures, menaces de mort, tout le cinéma quoi. Moi j'en pouvais plus de me mordre la main pour pas rigoler. C'est à ce moment que les voisins ont commencé de taper dans les murs. Boum ! Boum ! Boum ! Bam ! Bam ! Bam ! Les cloisons en tremblaient, et l'autre en rajoutait dans les gueulades ! Alors le voisin du dessous est monté. Dans l'escalier on l'entendait crier lui aussi. Que c'était une honte un ramdam pareil, qu'on allait voir de quel bois il se chauffait. L'autre avait dû réussir à se sortir des fils de pêche parce qu'on l'a entendu aller sur le palier. Dans les appartements à côté, réveillés par tout ce barouf, d'autres mômes s'étaient mis à bramer. Sur le palier on a entendu le voisin expliquer sa manière de penser. Et puis un gros bruit un peu mou. Et puis plus rien. Je crois que le fouteur de torgnoles il était sonné. N'empêche, on l'a plus revu !

    Du coup, avec les frangins et les frangines, on s'est juré de plus se laisser faire. C’est pas parce qu’on n'a pas de père qu'il nous faut supporter n'importe quel guignol de remplacement. Alors on en a viré quelques uns. Je me souviens d'un gros baraqué un peu balourd. Celui-là il a pas supporté que Lucien vomisse dans son assiette soir après soir. La première fois il a eu le sourire gêné du gars poli. L'air de dire c'est pas grave, c'est qu'un môme. Le lendemain il a pas souri. D'autant que les vomissures avaient largement éclaboussé son polo. Après une semaine de ce régime le type avait perdu sept kilos ! Incapable de manger qu'il était ! Et le huitième soir on l'a pas vu. La mère s'est contentée de ranger son couvert et on a mangé. Lucien n'a même pas vomi ! Il y a eu Jean-Paul aussi. Celui-là on a eu un mal de chien à s'en débarrasser. Il avait décidé de nous mater. Oui, de nous mater ! Pareil que des délinquants multi récidivistes... Tous les soirs il nous bassinait avec des grands discours sur l'éducation, la politesse, le savoir vivre, mouche ton nez avant de dire bonjour à la dame, lave-toi les mains pour passer à table, regarde-moi dans les yeux quand j'te parle, réponds pas quand on t'engueule, fait pipi avant d'aller au lit et tout un tas de trucs du même acabit. Le problème c'est que la mère en pinçait pour ce type. Elle disait qu'il allait nous donner l'éducation qui nous manquait. Il a fallu ruser. Le soir il faisait le tour des lits, soi-disant pour nous dire bonne nuit, en fait c'était pour savoir si on était tous couchés et si on n'avait planqué des bandes dessinées sous les draps. Un soir il fait son tour, comme d'hab. Manque de pot, Mégane elle se met à hurler, à crier que le Jean-Paul il passe sa main sous sa chemise de nuit, pour caresser ses fesses et vérifier si ses nichons ils poussent bien. Le Jean-Paul il avait beau jurer aux grands dieux que c'était que des mensonges, la mère elle en avait après lui. D’autant qu’Adèle et Lucie fourbissent la seconde couche. En racontant qu'avec elles aussi le Jean-Paul il était pas bien net. Qu'il faisait que leur raconter des trucs cochons en essayant de mettre ses mains là où il fallait pas... Du coup la mère elle l'a viré sans chercher à comprendre. Lui d'abord, en le traitant de tous les noms jusqu'à ce qu'il soit en bas de l'escalier, ses affaires ensuite. Par la fenêtre ses affaires ! Après cette scène épique, la mère a consolé les filles en leur promettant que ça n'arriverait plus jamais un truc pareil, le salaud, on n’a pas idée mes petites chéries, mes petits anges à moi. Des bisous, des larmes, encore des bisous et on est tous retournés se coucher. Moi j'ai sorti mon carnet secret et j'ai mis une croix devant le prénom du tripoteur.

    Oui, des pères on en a vu défiler quelques uns. Alors dans tout ce fatras savoir lequel est le mien... c'est une autre histoire. D'ailleurs je m'en fous un peu. Le principal c'est de se dire qu'on part dans la vie avec quatre frangines et trois frangins, une mère qu'assure grave, et ça, tous les raisonnements du monde n'y peuvent rien, ça c'est une sacrée jolie chance... C'est la vie de famille, la vraie, et c'est beau, vous trouvez pas ?

     

    ©Pierre Mangin 2016

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