• Réveil

    Nous partîmes à sept. Sept inséparables, sept complémentaires, sept indispensables. Nous étions beaux, séduisants, remplis de la fougue de notre jeune âge, soudés comme les sept doigts de la main, prêts à conquérir le monde. Nous nous sentions l'âme des sept mercenaires, des sept cavaliers de l'Apocalypse et des sept plaies d'Egypte. Et surtout nous étions biens décidés à nous amuser. Sur notre passage certains changeaient de trottoir, d'autres détournaient le regard, d'autres enfin se signaient. Dérisoire protection : qui aurait pu nous résister ?

    C'est Gourmandise, notre sœur aînée, qui a eu l'idée. Un soir que nous étions assis à regarder le monde pour passer le temps, elle nous a dit comme ça :

    — Regardez tous ces humains.... Ils sont l'air si tristes... Leur vie est rongée par les habitudes et le train-train quotidien. Si nous descendions les bousculer un peu, mettre un peu d'animation dans leur mornitude ? Qu'en dites-vous ?

    L'idée nous emballait ! Orgueil et Envie, les deux jumeaux, entamèrent une danse, Paresse réprima un bâillement pour hocher la tête en guise d'assentiment, Luxure afficha son sourire le plus enjôleur tout en s'étirant de plaisir, Colère éructa pour la forme.

    — Et toi, Avarice, qu'en penses-tu ?

    Il est vrai que je suis assez peu démonstratif de mes sentiments et que je n'avais rien laisser paraître. Mais pour fiche un bon coup de pied dans la fourmilière, j'étais partant.

    — D'accord, dis-je.

    Oui, depuis toujours j’économise mes paroles.

    C'est ainsi que nous avions déboulé dans un gros bourg bâti au pied d'un des volcans éteint d'Auvergne.

    Il n'y a pas que les volcans qui étaient éteints...

    Tout ici, au contraire des paysages tourmentés qui entouraient la petite ville, tout ici était lisse, plat, sans aspérité. En un mot comme en cent, fade. Les maris étaient aussi fidèles que leurs épouses ; les gens se pâmaient d'être d'une humeur égale ; les restaurants ne proposaient que des menus allégés en tout ; les pâtisseries des gâteaux sans crème, sans sucre et sans beurre... L'activité principale de la police était d'aider les enfants et les personnes âgées à traverser la rue, puisqu'il n'y avait ici nul crime. Nul vol non plus, personne ne convoitant le bien d'autrui. Les bancs  publics ne recevaient ni amours débutantes, ni promeneur contemplatif ; les lits eux-mêmes étaient désertés par les dormeurs dès potron-minet. Les plus hautes autorités de la ville ne jouissaient d'aucun privilège, elles avaient conservé une attitude simple et l'on aurait pu confondre l'édile lui-même avec le plus modeste de ses administrés. Et tout ce petit monde s'affairait, même les chômeurs qui profitaient de leur inactivité pour offrir leurs services bénévolement aux associations. Pire encore, tous ces braves gens dépensaient sans compter, insouciants de se constituer un pécule, une épargne, une cassette... Oui, on ne rigolait pas souvent dans cette petite ville d'Auvergne. Pour dérider tout ça nous allions avoir un sacré boulot.

    Ce fut Luxure qui se proposa de commencer. Elle alla trouver les hommes mariés (ils l'étaient tous si l'on excepte les enfants encore aux études !) et leur ouvrit les yeux sur toutes les belles femmes qu'ils côtoyaient chaque jour sans même les regarder, sans même les voir.

    — N'est-ce pas leur faire affront de les ignorer ainsi ? N'est-ce pas un manque de respect ?

    Les hommes se laissèrent facilement convaincre, et, très vite, de nombreux couples aussi éphémères qu'illégitimes se formèrent. Bientôt l'on forniqua un peu partout. Dans les chambres à coucher, mais aussi dans les salons, les cuisines, les jardins, les squares, les portes cochères, sur les sièges arrières des voitures et même, nous l'avons vu, sur les bancs de l'église ! Pour notre plus grande joie, des couples d'hommes se formèrent, d'autres de femmes. On vit des trios, et même quelques quatuors pratiquer la chose avec virtuosité.

    Gourmandise profita de la défection d'un chef réputé, victime d'une méchante chaude-pisse, pour se faire embaucher comme chef dans le plus grand restaurant de la ville. Elle changea radicalement la carte. Les salades vertes neurasthéniques et autres crudités nature se muèrent en salades périgourdines truffées de lard, de magret, de pignons de pin. Les plats en sauce firent leur entrée ainsi que les choucroutes copieusement garnies et autres cassoulets pantagruéliques. Pour finir elle concocta une farandole de desserts à la crème, au beurre et au vrai chocolat. La nouvelle carte fit l'effet d'une bombe. Les couples, légitimes ou non, se précipitèrent. L'amour charnel, c'est bien connu, ouvre l'appétit. Gourmandise incitait les clients à arroser leur repas de vins généreux et charpentés, bordeaux millésimés, bourgognes prestigieux, côtes du Rhône évocateurs. Le vin avait l'heur de plonger les commensaux dans une douce euphorie. Euphorie délicieusement compatible avec les joies charnelles. Ainsi la boucle était bouclée et tout allait pour le mieux. Bien sûr tous les commerces de bouche de la ville se mirent au diapason et les patrons de ces établissements virent leurs revenus exploser. Les imbéciles se montraient généreux et couvraient de cadeaux somptueux leurs épouses, leurs maîtresses, leurs amis et même leurs enfants...

    Gourmandise et Luxure avaient préparé un boulevard pour notre petite sœur Paresse. Elle s'empressa avec lenteur de s'y engouffrer. Quoi de plus agréable après un bon repas bien arrosé qu'une bonne petite sieste ? À deux de préférence...  Ou à trois, pourquoi pas… Il lui fut assez facile de convaincre son petit monde. Les parcs regorgèrent de couples allongés nonchalamment sur la pelouse, les bancs publics furent encombrés d’hommes et de femmes avachis, on vit de plus en plus de persiennes mi closes jusque tard dans l'après-midi, et le matin la ville était calme. Tout juste si elle sortait de sa torpeur peu avant midi ! Les lits d’habitude si vite désertés par leurs propriétaires se mirent à être utilisés jusque des heures indues, pour la plus grande satisfaction des dormeurs.

    C’est à ce moment que je suis intervenu… J'aime ce travail de fourmi. Aller voir les commerçants, les uns après les autres, à la manière d'un humble représentant de commerce. Dans un premier temps leur suggérer de faire des économies. Puis leur expliquer combien le futur est incertain, combien l'argent est une valeur sûre, combien le dépenser de façon légère est une hérésie. Les idées germent, elles font leur bonhomme de chemin. Les uns après les autres ils se sont mis à thésauriser, garder, conserver, retenir. Très vite des réflexions peu amènes ont commencé de pleuvoir à leur encontre : cupide, pingre, ladre…

    Colère était prête à intervenir. Pour la touche finale de notre belle et grande entreprise elle est partie parcourir les quartiers de la ville avec les jumelles, Orgueil et Envie. À eux trois ils ont parachevé notre œuvre. Orgueil gonflait le jabot des personnes les plus en vue de la petite société provinciale, quand Envie se chargeait d'éveiller les jaloux un peu partout autour d'eux. Colère n'avait plus qu'à passer pour qu'explosent ressentiments, bouderies, fâcheries courroux et enfin franches vindictes.

    Réveil

    Nous repartîmes à sept vers notre poste d'observation. Nous nous amusions beaucoup. Des vieillards mourraient comme des miséreux, laissant une fortune que leurs héritiers s'empressaient de dilapider ; les femmes trompaient leurs maris autant que les maris se montraient infidèles à leurs femmes ; l'excès de plats en sauce et de pâtisseries fines enrobaient de graisse jeunes et moins jeunes ; on s'invectivait en pleine rue, on se battait parfois ; les envieux montaient des cabales pour renverser leurs élites gonflés d'orgueil ; les artisans accumulaient des retards par nonchalance... Tout ceci était fort réjouissant. De l'avis de tous on ne s'ennuyait plus dans ce gros bourg d’Auvergne. Les volcans eux-mêmes se demandaient s'ils n'allaient pas se réveiller, histoire de mettre un peu plus d'animation encore.

     ©Pierre Mangin 2017

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  • Les 7 Capitaux, la paresse. Un Dîner de Saint-Valentin

    C’était la première fois que nous dînions dans ce restaurant. Il faut dire que l’idée d’aller manger à l’extérieur pour fêter la Saint-Valentin m’était venue au dernier moment. Et je ne m’étais pas préoccupé de réserver une table. Fatale erreur ! Apprenez que si la Saint-Valentin est la fête des amoureux, elle est avant tout celle des restaurateurs qui font salle comble, même si, hasard du calendrier, la Saint-Valentin tombe un soir de semaine. Nous étions lundi soir, jour habituellement calme pour les commerces en général et les restaurateurs en particulier, cependant les rues semi piétonnes du centre ville étaient encombrées de couples marchant main dans la main, et le moindre boui-boui était pris d’assaut. Nous avions donc été poliment mais fermement éconduits de tous les restaurants où nous avions nos habitudes. La soirée s’annonçait sous de sombres augures quand, enfin, un établissement dans lequel nous n’avions jamais mis les pieds auparavant nous ouvrit ses portes et sa table. Par un de ces petits miracles du quotidien un couple venait à l’instant de se décommander, très exactement deux secondes et demie avant que nous nous présentions. Amoureux la veille, peut-être même encore le matin, voire en fin d’après-midi, il est possible que le soir venu ce couple ait jugé superflu de fêter la Saint-Valentin, le début de soirée ayant vu l’arrivée de lourds nuages annonciateurs d’orage, suivi de l’envol de leurs sentiments. C’est possible mais ce n’est pas une certitude, le maître d’hôtel ayant eu la délicatesse de ne pas nous informer des raisons du renoncement du couple. D’ailleurs le savait-il lui-même ? Ma femme ne goûte guère l’imprévu, mais nous étions assis, le cadre était charmant, ses yeux reflétaient la lueur de la bougie posée au centre de la table, et même si la carte paraissait un peu au-dessus de nos moyens, la soirée repartait sur de bons rails.

    Quand la serveuse s’est approchée de nous j’ai senti qu’elle était susceptible de dérailler. La soirée, pas la serveuse.

    Elle avait quelque chose d’unique. Un écrivain friand de lieux communs écrirait qu’un halot de mystère l’auréolait. Pourtant… Pourtant quand je pense à elle je ne trouve aucun terme mieux choisi pour décrire l’impression qui se dégageait d’elle. Et je ne suis pas loin de croire qu’elle laissait un identique sentiment à tous ceux qui la côtoyaient. Comment pourrait-il en être autrement ? Elle s’environnait d’un halot de mystère…

    Alors que ses collègues traversaient la salle au pas de charge, elle s’était avancée jusque notre table d’une démarche chaloupée. Son pas, d’une lenteur déconcertante, détonnait avec sa fonction. En la regardant je m’étais cru l’espace d’un instant au cœur d’un ralenti cinématographique. Belle, elle l’était, sans aucun doute. Une beauté simple, sans artifice, mais que la nonchalance de ses gestes décuplait.

    Arrivée à notre table elle a gardé un long moment les deux cartes qu’elle avait apportées. Elle les tenait serrées contre sa poitrine et nous dévisageait avec un regard bienveillant. Avec mon épouse nous avions cessé notre conversation, par politesse envers elle. Nous attendions qu’elle nous souhaite la bienvenue et qu’elle nous détaille les subtilités de la carte. Mais elle ne semblait pas pressée de rompre le silence. Les bras croisés sur ses menus, elle continuait de nous regarder. Enfin elle s’anima pour nous saluer. La première chose qui me marqua en entendant sa voix, c’est qu’elle détachait chaque syllabe. Sa diction était aussi lente que ses gestes. Ses mots, elle donnait l’impression de les choisir avec soin. Elle ne craignait pas de laisser s’écouler plusieurs secondes entre eux ! Enfin elle nous tendit les cartes. Du moins elle tendit une carte à Corinne. Moi je dus avancer le bras pour attraper la mienne. L’idée de franchir la diagonale de la petite table ronde semblait être au-dessus de ses forces.

    Elle n’avait pas fini de nous surprendre. Elle restait plantée là, sans bouger, attendant que nous ayons effectué notre choix. Je dus lui demander de nous laisser le temps de la réflexion. C’est alors qu’elle a eu cette parole étonnante :

    — Alors il me faudra revenir ?

    J’ai eu du mal à me retenir de rire !

    Quand enfin elle fut partie (après un demi-tour laborieux, une hésitation sur la direction à prendre et un dernier regard vers notre table au cas où nous nous serions décidés) nous avons éclaté de rire.

    — Je crois bien que nous sommes tombés sur une « deux de tens !»

    Vingt-cinq minutes plus tard, nous avions moins envie de rire. Nos assiettes étaient vides, nos ventres gargouillaient, et, pour trinquer, nous n’avions à notre disposition que des verres désespérément vides eux aussi. Je suis injuste. Nous avions une carafe d’eau sur notre table. Elle était là avant notre arrivée. Mais trinquer avec un verre d’eau le soir de la Saint Valentin, vous conviendrez que ça ne présage pas d’une soirée réjouissante. Nous lancions des regards envieux à un couple installé non loin de notre table. Ils étaient arrivés après nous, avaient bu un apéritif, dégusté leur entrée (un carpaccio de saumon) et attaquaient leur plat de bon appétit. Notre serveuse avait disparu. Et nous étions invisibles pour l’armée de serveurs qui courait en tous sens.

    Les 7 Capitaux, la paresse. Un Dîner de Saint-Valentin

    Enfin je réussis à en interpeller un pour lui demander s’il aurait l’amabilité de prendre notre commande. Il jeta un regard rapide vers le petit carton indiquant le numéro de notre table avant de s’excuser :

    — Je suis désolé, la table quatorze, c’est Charline qui s’en occupe. Je vais lui dire que vous l’attendez.

    Son intervention se révéla efficace. Moins d’un quart d’heure plus tard Charline, puisque telle était le nom de notre serveuse, était là, stylo dans une main, calepin dans l’autre, prête à noter nos desideratas alimentaires.

    Sans hésiter nous avons choisi le menu spécial Saint-Valentin concocté par le Chef. Emincé de coquilles Saint Jacques et sa brunoise de mangue sauce acidulée ; suivi d’une souris d’agneau rôtie au basilic. Un verre de Saint Pourçain accompagnait l’entrée, alors qu’un autre de Gigondas venait ensoleiller le plat. Tout me paraissait simplissime. Deux menus identiques, boissons comprises… Aucune difficulté majeure pour une serveuse aguerrie. C’était compter sans son écriture à l’image de sa diction. Engourdie, traînante… Le menu comprenait également le kir royal et ses amuse-bouche en guise d’apéritif. J’osais demander à notre serveuse de nous l’apporter rapidement, histoire d’apaiser nos langues gonflées par la soif.

    La fille ne semblait pas comprendre. Je soupçonnai qu’elle achoppait sur le « rapidement ». J’en conclus que ce mot pourtant banal ne devait pas appartenir à son vocabulaire. Enfin elle repartit avec notre commande, et retraversa la salle de son pas irrésolu.

    Pas irrésolu qui me permit d’admirer son postérieur pendant de longues secondes.

    — C’est parfait ! Au moins tu peux admirer son cul !

    Corinne commençait à trouver la soirée ennuyeuse, et l’ennui chez elle a toujours eu des effets dévastateurs. Je me gardais de répondre à cette réplique provocatrice et un peu agressive.

    — Tu ne trouves pas, demandais-je avec prudence, que cette serveuse à quelque chose d’un peu à part ?

    — C’est une lambine, une mollassonne, une traîne-savate. Tu as vu sa démarche ? À part ça je ne vois pas ce que tu lui trouves !

    Ne nous y trompons pas. Quand Corinne, parlant d’une autre femme, me demande ce que je lui trouve, c’est que la jalousie la consume. Ô, n’allez pas croire, elle ne s’enflamme pas comme ça ma Corinne. Non, c’est plus subtil, le feu couve, sans faire de fumée. Mais attention, un coup de vent et hop ! C’est l’embrasement ! Et alors là, je ne donne pas cher de ma peau. Je suis sur le gril, réduit en cendres avant d’avoir pu commencer à me défendre… Il me fallait éteindre l’incendie qui couvait avant qu’il nous entraîne tous deux dans les affres de l’enfer.

    — Je ne lui trouve rien de particulier. C’est juste qu’elle détonne un peu dans cet endroit. Tous les autres ont l’air si sûr d’eux, si… professionnels.

    — Et elle, elle est comment ? Je vais te le dire comment elle est ! Elle est languide, indolente, un peu vulgaire. Tout ce que tu aimes ! Elle devrait te plaire, non ?

    Quand je vous disais que la soirée était susceptible de dérailler…

    La conversation continua ainsi, Corinne me cherchant des noises à cause d’une serveuse apathique à la lenteur désespérante pendant que je m’efforçais d’aiguiller nos échanges vers un autre sujet. Vingt minutes explosives s’écoulèrent ainsi. Corinne s’agaçait de plus en plus devant son assiette vide. Quant à moi je suppliais qu’on me remplisse mon verre de n’importe quel alcool pour m’aider à passer ce cap délicat.

    Alors que Corinne était prête à partir, non sans auparavant faire un esclandre, elle arriva, les bras chargés d’un grand plateau rond. Nous eûmes tout loisir de l’observer s’approchant de nous. Je vous garantis qu’à son allure elle ne risquait pas de renverser la moindre goutte de liquide. Enfin elle déposa sur notre table, nos deux apéritifs et leurs amuse-bouche mais aussi notre entrée et nos deux verres de Saint-Pourçain. Corinne éclata :

    — Nous attendons depuis bientôt une heure, et vous avez le toupet de nous apporter notre apéritif en même temps que notre entrée ? Et pourquoi pas le plat tant que vous y êtes ?

    La serveuse ne s’offusqua pas. Bien au contraire elle répondit d’une voix posée, comme s’il s’agissait d’une évidence :

    — J’y ai pensé, Madame. Mais le Chef me l’a interdit.

    — Mais comment pouvez-vous avoir de telles idées ?

    — C’est simple, pour m’éviter des trajets, des pas inutiles.

    Pour Corinne c’en était trop. Elle se leva d’un bond et enfila son manteau d’un geste brusque.

    — C’est parfait, cria t-elle à l’intention de notre serveuse. Des pas vous allez en économiser ! Nous partons immédiatement !

    En quittant la salle nous avons offert un spectacle réjouissant aux couples attablés. Corinne était furieuse. Elle jurait que plus jamais elle ne mettrait les pieds ici et hurlait que la serveuse était une attardée mentale, une psychopathe invertébrée, un mollusque décérébré. Dans la rue l’air vif de février nous réveilla de la torpeur d’avoir été trop longtemps assis. Les couples se faisaient rares. Soit ils avaient déniché une table, soit ils été repartis dîner chez eux.

    Ce que nous fîmes. Vous dire que la soirée fut joyeuse, chaleureuse, tendre serait exagéré. Disons que nous ne nous sommes pas écharpés, ce qui somme toute n’était pas si mal. Nous avons soupé d’un reste de Camembert un peu trop fait accompagné d’un quignon de pain rassis le tout arrosé d’un vieux fond de Côtes du Rhône éventé. Avant d’aller dormir à l’hôtel du cul tourné, Corinne me rendant responsable de l’exécrable soirée que nous venions de vivre…

    Je suis retourné par trois fois dans ce restaurant, à l’heure du déjeuner, et sans jamais en avertir Corinne. J’ai évité la table quatorze, la seule en fait dont Charline avait la charge. J’ai pu observer à ma guise ses techniques savantes pour s’économiser. Rapidement j’en suis arrivé à la conclusion que si elle mettait tant de temps à servir c’était pour éviter que la table accueille de nouveau clients. Ainsi, elle était certaine de n’avoir qu’une table à s’occuper pendant son service. Qu’elle n’ait qu’une table attribuée quand ses collègues se partageaient le reste de la salle était un grand mystère. Je finis par en connaître les raisons.

    Charline était fille de la soeur du patron. Sa nièce donc. Et la sœur du patron, divorcée depuis peu, se retrouvait seule à élever trois enfants. Deux adolescents et Charline, jeune adulte peu douée pour les études, peu douée pour le travail... Mais faisant preuve pour la fainéantise, la cagnardise, d’une imagination sans borne. Son énergie elle la dépensait à en faire le moins possible. C’est par charité pure que son oncle l’avait employée. Après un passage éclair aux desserts, il l’avait testée, sans plus de succès, à la plonge. Il avait bien tenté de lui donner la responsabilité de la caisse mais elle s’était endormie devant les clients. En désespoir de cause elle avait rejoint l’équipe des serveurs. Très vite l’équipe avait exigé qu’elle soit responsable non pas d’un secteur de la salle, mais d’une table unique. Enfin, il apparut indispensable que la table soit une petite table. Une table de deux personnes maximum. S’il avait existé des tables pour une personne, c’est celle-là qu’on lui aurait confiée. Mais l’établissement n’en possédait pas…

    Charline était atteinte d’un vice incurable, murmurait-on dans son dos. Elle était née flemmarde. Elle était cossarde et rien n’y pouvait changer.

    Moi je crois qu’elle a élevé la paresse au rang d’une philosophie de vie. Et parfois il m’arrive de rêver de me retrouver au fond d’un lit avec elle. Pour y mélanger nos corps avec indolence. Pour lambiner sans penser à autre chose qu’à l’alanguissement des sens. Pour connaître moi aussi les joies de l’oisiveté, et les langueurs du péché.

    Mais ça, je me garde de la raconter à Corinne.

     

    ©Pierre Mangin 2017

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  • Un Pot-au-feu d'avaricieux

     Le menu était alléchant. Pot-au-feu. Aussitôt me revinrent en mémoire les assiettes fumantes que Maman déposait devant chacun de nous certains soirs bénis d’hiver. La cuisine embaumait d’effluves qui nous chatouillaient l’odorat et nous aiguisaient l’appétit. Il fallait voir comment ces assiettes étaient garnies. Une fête pour les yeux. Une pleine louche de légumes ; navets fermes, carottes éclatantes, poireaux fondants sous la langue. Des pommes de terre aussi. Charnues, savoureuses. Elles venaient du jardin. Au milieu de l’assiette un énorme morceau de joue de bœuf nous faisait de l’œil. Sans oublier l’os à moelle. Sur la table trônait un pot de fleur de sel de Guérande et un autre de moutarde de Dijon. Pour accompagner ce repas Papa nous coupait de solides tranches d’un pain de campagne à la mie grise et ferme. Oui, ce pot-au-feu nous aurait permis de tenir trois jours dans la froidure de février.

    Alors, quand j’ai vu que le restaurateur proposait un pot-au-feu, je salivai d’aise.

    Je déchantai vite.

    Le fumet dégagé par mon assiette ne présageait rien de bon. De la vapeur d’eau, tout au plus, pas de quoi réveiller le plus bienveillant des odorats. Pour les yeux elle était un désastre. Trois légumes se battaient en duel. Une carotte souffrant d’un manque flagrant de carotène, une pomme de terre transparente et insipide, du vert de poireau coriace. Vous savez, les premières feuilles, celles que l’on réserve pour le compost. Pas de navet. Deux petits morceaux d’une viande à la couleur indéfinissable surnageaient dans une espèce de bouillon aqueux et gras. Pour accompagner le tout, un pain neurasthénique à la pâleur affligeante. Je réclamais de la moutarde. On m’apporta un pot d’une matière jaune à demie desséchée. En renonçant à la fleur de sel, je réalisai que j’avais en face de moi un pot au feu d’avaricieux…

    De la tradition d’une cuisine familiale et généreuse, le pingre avait réussi à nous concocter un plat sordide fleurant la rapacité. On devrait interdire la cuisine aux racle deniers, l’interdire aux Harpagon de la casserole. La ladrerie en cuisine est aussi coupable que la mesquinerie des sentiments.

    Le vin était à l’image du plat. J’avais commandé un Cotes du Rhône. J’espérais un vin charpenté, puissant, doté d’une bonne longueur en bouche. Je me suis retrouvé avec un petit, tout petit vin, un vin timoré, sans caractère ni classe.

    En allant régler ; oui, il m’a fallu payer pour ce chiche pot-au-feu, et au prix fort encore ; en allant régler je suis tombé sur le patron de l’établissement. Un grippe sous mesquin, un sans envergure, un parcimonieux indélicat.

    Faisant preuve d’un discernement salvateur, il a omis de me poser la traditionnelle question. Vous savez, celle qu’affectionne ces charlatans des fourneaux après avoir revêtu le plus commercial de leur sourire : « Tout c’est bien passé Monsieur ? » Il a bien fait de ne pas demander. Car alors il aurait reçu sur le coin de sa vilaine bobine une avalanche de critiques acerbes et totalement justifiées. Quand on fait preuve d’un tel degré d’impéritie, on change de métier. Imaginez un instant que le maçon qui vous construit votre maison la bâtisse sans avoir auparavant creusé de solides fondations ? Et qu’en guise de ciment pour lier les parpaings entre eux il se contente de sable ? Ne seriez-vous pas furieux à juste titre ? Et bien furieux je l’étais après avoir ingurgité ce pot-au-feu d’avaricieux. Je l’étais après le gâte-sauce indigne de porter le beau titre de cuisinier qui officiait dans cet établissement. Etablissement que je me refuse de nommer restaurant. Je l’étais aussi après son patron indélicat qui n’avait jamais dû goûter un seul des plats sortant de sa cambuse.

    Après avoir réglé ma note (je suis trop honnête parfois…) je me suis fait un petit plaisir, histoire de digérer, si tant est que ce soit possible, l’infâme mixture que l’on m’avait servie. J’ai traité le tenancier de fesse-mathieu. Il m’a regardé avec des yeux de merlan frit. J’ai tourné les talons.

    Je crois qu’il n’a rien compris à ma sortie…

     

    ©Pierre Mangin 2016

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