• Les 7 Capitaux, la gourmandise. Petite Cuisine

    Petite Cuisine

    Il jette un mot, le tourne, le retourne. Il jette un mot, le regarde, le pèse, le soupèse. Il lui plait tant qu’il pourrait le trousser à l’instant, et si d’aventure le mot s’avisait de prendre la poudre d’escampette, il se jetterait à ses trousses sans attendre.

    Il lance un verbe, le juge, le déjuge, le conjugue. Il sort son diapason, prend le temps d’accorder son verbe avec soin : il est impératif qu’il vibre à la juste fréquence.

    Il étoffe le groupe verbal d’un pronom, appose un gérondif au nom.

    Pour l’adjectif il est encore plus précautionneux. Les adjectifs, il les apprécie pas trop verts, mais pas trop mûrs non plus. Un adjectif blette vous gâte une phrase aussi sûrement qu’une poire pourrie gâte une tarte. Il en tâte donc plusieurs avant de trouver le bon, sans trace de flétrissure, moisissure, pourriture. Un adjectif à la chair ferme, qui résiste à la cuisson et explose les papilles à chaque bouchée. Quand enfin il le trouve, il l’incorpore aux autres ingrédients, mélange délicatement jusqu’à obtenir une phrase homogène.

    Avant de passer à l’étape suivante il lui faut goûter. Il se lèche les babines, se réjouit à l’avance du plaisir à venir. La phrase, il l’a en bouche, il la clame, la déclame, la mâche avec lenteur pour en dégager tous les sucs, toutes les saveurs. Cela n’est pas mauvais se dit-il. Non, cela n’est pas mauvais. Le plaisir n’est pas total cependant, il manque quelque chose. Il réfléchit, conclut que la phrase réclame davantage de substance, de charpente. Et puis elle ne gouleye pas suffisamment.

    Et le voilà qu’il rajoute quelques petits noms communs pêchés de fais, une conjonction de coordination, une autre de subordination. Il allait arrêter là, se ravise et incorpore une dernière épithète dans la préparation. Il touille le tout avec vigueur ; surtout éviter les grumeaux lui répétait sa mère ; laisse mijoter à feu doux, c’est important pour lier tous les éléments.

    Il retire sa phrase du feu, et contemple son œuvre. Une phrase, pour donner envie qu’on la lise, doit être belle lui répétait son père. Depuis toujours le plaisir des yeux prélude à tous les autres.

    À peine la goutte t-il, son visage s’éclaire d’un large sourire. Elle est équilibrée, savoureuse. Coule comme le torrent d’eau claire descend de la montagne. Il la repose le cœur en fête. Encore un soupçon d’épices et elle sera parfaite. En cuisine ou en littérature, les épices se manipulent avec précaution. Fadouille, la phrase est un vin quelconque que l’on oublie aussitôt bu. Trop relevée elle emporte tout sur son passage et devient indigeste. Il saupoudre avec parcimonie une pincée d’onomatopées qu’il agrémente d’un zeste de ponctuation. Il admire le résultat et, avec un rien de gloutonnerie, la lit, la relit, s’en éloigne, y revient. Pour finir il la laisse sans pour autant la délaisser, sachant que c’est souvent meilleur le lendemain.

    Comblé mais pas repu, il s’attelle à la confection d’une autre phrase.

    Une page par jour, telle est sa gourmandise.

     

    ©Pierre Mangin 2015

     

     

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