• Aurore et Crépuscule

    On dit souvent que les jumeaux se ressemblent, tant au niveau du physique que du caractère. Aurore et Crépuscule étaient deux adolescentes que tout opposait. En les voyant côte à côte, peu de personnes étaient capables de dire qui était l’une et qui était l’autre. Toutes deux prenaient un malin plaisir à porter les mêmes vêtements, à se coiffer de manière identique, et l’une pouvait voir sur le visage de l’autre ce que donnait son maquillage. Il arrivait à leur mère elle-même de se tromper, et il n’était pas rare qu’elle appela une de ses filles Aurore alors qu’elle parlait à Crépuscule. Le contraire était tout aussi vrai naturellement. Leur père, lassé de ne plus savoir qui était qui, avait depuis longtemps pris l’habitude de leur parler à toutes les deux en même temps, en les appelant tout bonnement « Les filles ». 

    Vous l’avez compris, Aurore et Crépuscule usaient et abusaient de leur ressemblance physique. N’essayez pas de les distinguer, vous n’y parviendrez pas.

    En revanche la dissemblance de leurs caractères était aussi frappante que la ressemblance de leurs traits. L’une était du matin quand l’autre était une indécrottable adepte de la grasse matinée. Le soir venu quand l’une était depuis longtemps dans les bras de Morphée, l’autre veillait, ponctuant ses insomnies de gloussements, de rires, de chants entonnés bien fort.  À ses parents qui tapaient à sa porte pour se plaindre de ces tapages intempestifs, elle offrait son visage le plus innocent et s’excusait en promettant qu’elle allait faire attention. Promesse aussi vite prononcée qu’oubliée. Quand enfin celle-ci s’endormait, l’heure n’était pas loin pour l’autre de se réveiller, de descendre pesamment l’escalier pour se rendre à la cuisine préparer son petit déjeuner. Elle claquait les portes des placards, cognait son bol dans l’évier et n’hésitait pas ; la chère enfant c’était pour épargner du travail à ses parents ; à vider si besoin le lave vaisselle dans un grand tintinnabulement de porcelaine et de verre.  Quand l’un de ses parents, la mine hagarde, la rejoignait dans la cuisine, elle se montrait toujours désolée d’avoir fait sans s’en rendre compte, tant de bruit.

    Bébés il leur arrivait d’oublier leur gémellité dissonante, en hurlant de concert des heures durant sans que leurs parents ne parviennent à saisir les causes de leurs pleurs. Puis, l’une s’endormait une petite heure avant de prendre le relais de sa sœur qui, à son tour, s’endormait paisiblement. Alors que la grande majorité des bébés font leurs nuits aux alentours des trois ou quatre mois, Crépuscule et Aurore n’ont consenti à dormir six heures de suite qu’à dix-huit mois bien sonnés. Et encore était-ce en décalé ! Inutile de vous dire que les heureux parents des jumelles ont accumulé pendant de nombreuses années un retard de sommeil à faire pâlir le plus fieffé des noctambules. Dire qu’ils ont comblé ce retard une fois les jumelles devenues grandes serait mentir. Avec une constance jamais démentie elles ont continué à pourrir consciencieusement les nuits de leurs géniteurs. Tout juste si ils ont pu profiter de quinze jours de sommeil l’année où les jumelles sont parties en colonie de vacances dans le Luberon. Alors oui, régnait dans la maison un silence nocturne propice au repos et au sommeil réparateur. Encore que leurs parents n’ont pas pu en profiter pleinement : ils étaient si peu habitués au silence qu’ils en étaient troublés. La colonie ayant refusé tout net l’inscription des jumelles l’année suivante (pour les moniteurs gérer une bande de gamins n’ayant pas, ou quasiment pas, pu dormir de la nuit était une gageure à laquelle ils ne souhaitaient pas être à nouveau confrontés), l’expérience ne s’était jamais renouvelée.

    Au lycée les jumelles étaient souvent convoquées par les plus hautes autorités éducatives en raison des multiples farces qu’elles prenaient un malin plaisir à inventer. En revanche, difficile pour le proviseur ou le conseiller principal d’éducation de savoir si c’était Aurore ou Crépuscule qui se tenait toute penaude dans le bureau.

    Aurore était matheuse, Crépuscule littéraire. Inutile de dire que l’une rédigeait les dissertations de l’autre quand l’autre se penchait sur ses exercices de mathématiques de la première !

    Toutes deux étaient de belles adolescentes, qui faisaient tourner la tête de plus d’un lycéen. Avec les garçons elles jouaient à un jeu que d’aucuns jugeront malsain. Elles s’échangeaient leurs conquêtes respectives, se retrouvant ensuite pour noter les garçons selon des critères connus d’elles seules. Critères qui allaient de la façon d’embrasser à la capacité de prendre des initiatives, en passant par l’intérêt de la conversation du garçon, ses capacités financières et son hygiène corporelle. Elles espéraient ainsi aboutir à un classement objectif qui leur permettrait ensuite de choisir les deux meilleurs en toute connaissance de cause.

    Après deux années de flirts en fin de compte plutôt innocents et de marivaudages sans grandes conséquences, Aurore et Crépuscule jugèrent avoir suffisamment testé de garçons pour faire un point qui, sans être tout à fait exhaustif la chose est impossible, n’en revêtait pas moins un caractère scientifique.

    Aurore et Crépuscule

    Un soir elles se réunirent toutes deux dans la chambre d’Aurore pour relirent ensemble leurs notes et convenir d’une espèce de classement. Elles se partagèrent les fiches renseignées avec constance pendant les deux dernières années et Crépuscule ouvrit le bal :

    — D’abord il y a Bastien.

    — Celui-là, il ne faut surtout pas qu’il ouvre la bouche. Il est d’un ennui ! Toujours à parler de voitures ou de football !

    — Je suis d’accord avec toi ! On élimine !

    Et la petite fiche qu’avait rédigée Crépuscule virevolta jusqu’au sol.

    — Qu’as-tu pensé de Clément ? continua Aurore. J’ai noté qu’il embrassait vraiment très bien.

    — Un peu trop bien même… On dirait qu’il a appris dans un manuel et que pour lui embrasser une fille pour lui c’est des travaux pratiques. Il s’applique à bien faire en bon élève consciencieux ! Il embrasse bien peut-être, mais bon, question spontanéité, c’est un zéro pointé.

    — Je crois que tu as raison.

    Les deux sœurs se jetèrent un regard complice.

    — Eliminé ! crièrent-elles en chœur pendant que la fiche Clément rejoignait au sol celle de l’infortuné Bastien.

    — Baptiste ?

    — Oublie Baptiste ! Je l’ai vu tout nu.

    — Ouahou ! Tu as vu Baptiste tout nu ?

    — Oui, dans les vestiaires de la piscine… Et crois-moi, il faut oublier !

    La fiche Baptiste rejoignit au sol les deux autres.

    — Et Colin ? Il est vraiment gentil Colin, tu ne trouves pas ? demanda Crépuscule.

    — Oui… Mais qu’est-ce qu’il est maladroit ! Qu’est-ce qu’il est timide !

    Une fois encore les jumelles tombèrent d’accord et Colin rejoignit ses petits camarades sur le tapis.

    Telles les feuilles d’automne se détachant de leur arbre pour tapisser le sol, les fiches s’échappaient les unes après les autres des mains des jumelles pour recouvrir le sol de la chambre de l’adolescente.

    La séance dura de longues heures. Les garçons étaient nombreux à passer à la moulinette exigeante des jumelles. Aucun ne trouvait grâce à leurs yeux. Tous présentaient un trait de caractère rédhibitoire. Tendance à la radinerie, hygiène laissant à désirer, comportement vaniteux, propension à l’égoïsme, mesquinerie, bêtise crasse…Quand il ne s’agissait pas d’un trait de caractère, un défaut physique suffisait aux deux jumelles pour jeter la fiche sans plus de considération. Mauvaise haleine, tâche de vin disgracieuse, acné par trop envahissant…

    Terrassée de fatigue, Aurore baillait. Crépuscule insistait pour aller jusqu’à la fin des fiches.

    L’insistance de Crépuscule finit par porter ses fruits. Vers minuit ne restaient aux deux jumelles que deux malheureuses fiches à traiter. Chacune en tenait une, alors qu’à terre le tapis de la chambre de l’adolescente disparaissait sous les dizaines de fiches qui le jonchaient.

    — Il m’en reste une, commença timidement Crépuscule. Après tu pourras aller te coucher.

    — Moi aussi, continua Aurore, il ne m’en reste plus qu’une. Mais je suis embêtée. Il s’agit d’Aubelin, sa fiche ne contient aucune annotation de ta part. C’est un garçon que tu n’as pas fréquenté…

    — C’est amusant ! La mienne concerne Sirius, et tu n’as pas fréquenté Sirius ! Qui commence ?

    Ce fut Aurore qui s’y colla la première.

    — Et bien vois-tu, Aubelin… Comment dire ? C’est quelqu’un… De bien ! Vraiment bien. Il est gentil, attentionné, prévenant. Pas le genre envahissant, mais toujours là quand il faut.

    — Oh oh oh ! Toi tu es amoureuse !

    — Ne dis pas de bêtises !

    — Et au rayon défauts ? Qu’est-ce qu’on trouve au rayon défaut chez Aubelin ?

    Aurore baissa les yeux.

    — Pour l’instant je n’ai rien trouvé. Enfin rien de grave, des petits trucs sans importance, pas vraiment des défauts. Tu comprends ? Et si tu me parlais de Sirius, conclut-elle en regardant sa sœur droit dans les yeux ?

    — Et bien Sirius, vois-tu, il est… Il est… Il est super !

    — Tu as noté quoi dans la rubrique défauts ?

    — Rien ! Puisque je te dis qu’il est super !

    — Ça ne serait pas toi qui serais amoureuse par hasard ?

    Les deux sœurs se regardèrent et éclatèrent de rire en même temps. Un rire clair, joyeux, qui résonna longtemps dans la maison endormie.

    La règle qu’elles s’étaient fixée exigeait que Crépuscule « teste » Aubelin pendant qu’Aurore ferait de même avec Sirius. Règle que toutes deux jugèrent cruelle dans la circonstance mais qu’elles ne se donnèrent pas le droit d’abolir.

    Aussi, dès le lendemain Crépuscule profita d’être seule avec Aubelin dans un couloir du lycée pour se saisir de sa main d’un geste tendre. Aussitôt Aubelin s’arrêta de marcher, et, tout en retirant doucement sa main, expliqua à Crépuscule qu’il était pour lui hors de question de faire une infidélité à Aurore. Puis il repartit du même pas tranquille en laissant Crépuscule ébahie au milieu du couloir.

    Quand à Aurore, c’est en attendant l’heure de la cantine qu’elle repéra Sirius, assis seul sur un banc. Elle s’assit à côté de lui et essaya de lover sa tête dans le creux de son cou, dans un geste qu’affectionnent les amoureux. À peine ses longs cheveux effleurèrent-ils la joue si pâle de Sirius qu’il fit glisser ses fesses sur le banc pour mettre un peu de distance entre Aurore et lui. Tout en expliquant gentiment qu’il ne pouvait pas faire « ça » à Crépuscule. Avant de se lever et de se diriger vers la cantine en laissant une Aurore stupéfaite sur le banc.

    Le soir venu, au moment du débriefing dans la chambre d’Aurore, les deux jumelles furent bien obligées de reconnaître l’extravagance qui venait de ponctuer cette journée. Alors que jusqu’à présent nul ne parvenait à les différencier, exceptée leur mère et encore lui arrivait-elle de se tromper, Sirius et Aubelin, sans hésiter l’ombre d’un instant, n’étaient pas tombés dans le piège qu’elles avaient tendu et  avaient reconnu les sœurs sans se tromper. L’affaire était d’importance. Les oncles, les tantes, les professeurs, les copains, les copines, les petits copains eux-mêmes ; aucun n’était capable de les reconnaître. Et encore moins au premier coup d’oeil ! Aubelin et Sirius l’avaient fait. Sirius et Aubelin avaient démasqué les mystificatrices. Devant ce quasi miracle les deux jumelles demeurèrent sans voix de longues minutes.

    — Mais alors, s’hasarda Crépuscule, si Sirius t’a repoussée…

    — Et si Aubelin t’a gentiment envoyé balader…

    — Ça veut dire…

    — Qu’ils nous aiment ! s’écrièrent en même temps les deux jumelles.

    La révélation avait de quoi surprendre. Aimer… Un verbe que les jumelles avaient banni de leur vocabulaire, lui préférant ceux de flirter, papillonner, batifoler… Devant l’urgence de débattre pour comprendre ce qu’il leur arrivait et décider ensemble de l’attitude à adopter, Aurore proposa de remettre la séance après une bonne nuit de sommeil et de régler les réveils sur quatre heures. Avec une moue désapprobatrice, Crépuscule se rangea à son avis : une nuit de sommeil ne pouvaient que les aider à avoir les idées claires.

    Le lendemain matin, devant leurs bols de chocolat fumant, les jumelles n’y allèrent pas par quatre chemins.

    — J’ai bien réfléchi commença Aurore, et je crois qu’Aubelin est la plus belle chose qui me soit arrivée depuis que je suis née ! Quand je pense à lui j’ai le cœur qui me picote délicieusement, je bafouille, je suis même capable de rougir ! Je n’ai pas une minute à perdre : je veux lui avouer tout ça dès aujourd’hui ! Et il me semble que tu devrais faire la même chose avec Sirius.

    — Hum, marmonna Crépuscule en touillant son chocolat d’une main molle. Je crois bien que tu as raison…

    Quelques années après ce mémorable petit déjeuner, une grande fête réunissait trois familles. Celles des jumelles, de Sirius et d’Aubelin. Quand le maire prononça les paroles rituelles, la maman d’Aurore et de Crépuscule laissa échapper ses larmes. Des larmes de bonheur qui furent bien vite séchées par l’exubérance enthousiaste des jeunes mariés.

    Et jamais, jamais, Crépuscule et Aurore jouèrent de leur ressemblance pour s’échanger leurs maris.

    D’ailleurs ceux-ci ne seraient jamais, jamais tombés dans le piège.

     

    ©Pierre Mangin 2018

    Aurore et Crépuscule

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  • Le Jour où j'ai perdu ma tête

    J’ai perdu la tête… Ô, je vois bien ce que vous êtres en train de penser : encore un introspectif qui va nous raconter comment il a tué sa femme, ses quatre enfants, ses six voisins et les trois chats de sa concierge dans un moment où il avait soi-disant perdu le sens commun, perdu la tête.

    Non, je n’ai tué personne, soyez rassuré. D’ailleurs je vis seul, je n’ai pas d’enfant, et l’entrée de mon immeuble est dotée d’un digicode couplé à une caméra de surveillance, ce qui dispense à la copropriété l’embauche d’une concierge.

    J’ai vraiment perdu la tête. Je veux dire, au sens propre, pas au sens figuré. Quoique évoquer le sens figuré quand on parle de perdre la tête donnerait à mon propos une légèreté bienvenue.

    Mais je n’ai pas davantage envie d’être léger que de rire. J’ai vraiment perdu la tête !

    Imaginez que lundi dernier mon réveil a sonné à cinq heures trente. Ce qui est pour lui l’heure habituelle. Je l’ai maudit comme chaque jour de la semaine, avec une légère pelleté d’injures supplémentaires pour le lundi. Je lui ai fichu un grand coup sur la tête pour qu’il se taise. Là aussi, rien que de très habituel : je le gifle ainsi chaque matin de la semaine. Et comme chaque matin il a recommencé de hurler après neuf minutes de calme. Je me suis levé en pestant contre le monde entier et contre mon patron en particulier. Un matin normal donc, un matin comme des centaines de matin. À tâtons je me suis dirigé vers la salle de bain. Encore une habitude : chaque matin je me regarde dans le miroir au-dessus du lavabo. Ce que j’y vois conditionne en quelque sorte la série d’actions à envisager pour devenir présentable aux yeux du monde.

    Et c’est à cet instant précis que ma journée a basculé. À l’instant précis où j’ai appuyé sur l’interrupteur de la salle de bain. Habituellement la lumière crue de l’ampoule nue qui pend au plafond m’agresse. Je pousse un juron, un de plus, et je ferme les yeux pour me protéger avant de les rouvrir à minima et d’apercevoir mon reflet flétri dans le miroir. Et là, rien… Pas d’éblouissement. Le fait de passer en un millième de seconde du confort douillet de l’obscurité à la clarté aveuglante d’une ampoule LED super puissante ne m’a rien fait.

    D’instinct j’ai voulu frotter mes yeux : peut-être mes paupières étaient-elles restées collées entre elles. Mes deux poings fermés n’ont rien rencontré… Vous imaginez ma panique ? Mes deux poings partis à la recherche de mes yeux n’ont rencontré que du vide. J’ai passé mes mains au-dessus de moi et j’ai dû me rendre à l’évidence : passé mes épaules, il n’y avait plus rien. Un embryon de cou, puis le vide…

    J’avais perdu ma tête…

    La soirée de la veille je l’avais passée avec Amandine. Nous avions peut-être un peu abusé d’un excellent Corbières que je rapporte chaque année de mes vacances. Ensuite nous nous étions roulés dans mon lit, pour une de ses séances que nous affectionnons tous les deux. Nous nous étions mélangés, agités, emmêlés, assemblés, manipulés, malaxés, enchevêtrés… Amandine a toujours refusé de dormir ici. Elle est repartie vers une heure du matin. Sans aucun doute avais-je perdu ma tête pendant nos ébats effrénés. Je suis retourné dans la chambre pour entreprendre une fouille systématique du lit. J’ai retourné draps oreillers et couette : pas de tête. J’ai regardé sous le lit. Enfin, quand je dis regardé, disons que j’ai tâtonné sous le lit : pas de tête, pas d’yeux pour voir. J’ai donc tâtonné sous le lit et un peu partout dans la chambre : pas de tête.

    J’ai pris mon téléphone et j’ai composé, non sans mal, le numéro d’Amandine. Il n’était pas impossible qu’elle ait embarqué ma tête par mégarde. Mais que dire ? Pas de tête, pas de bouche pour parler ! Mon nom avait dû s’afficher sur son écran. J’ai raccroché à l’instant où la voix ensommeillée d’Amandine commençait à prendre des tonalités agacées par mon silence. Enfin, c’est ce que je supposais. En vérité je n’entendais rien. Pas de tête, pas d’oreille. Pas d’oreille, pas de sons. J’imaginais, c’est tout.

    Il me fallait trouver une solution : je devais retrouver ma tête, c’était vital. Et puisque je ne pouvais demander à Amandine si elle ne l’avait pas embarquée par mégarde, je devais me rendre chez elle. Immédiatement.

    J’ai enfilé un sweet à capuche, bourré la capuche avec des écharpes, installé un foulard devant pour cacher l’intérieur et me suis débrouillé pour que le tout tienne au-dessus de mes épaules, à la manière d’une vraie tête. Il était tôt, le jour ne devait pas encore être levé, avec un peu de chance je pourrais déambuler dans la rue sans provoquer de mouvement de panique. Je ne tenais pas à faire la première page des journaux : « Un homme sans tête sème la terreur dans la ville ! »

    Quelques minutes plus tard j’étais dans la rue. On dit que les aveugles développent leurs autres sens de façon spectaculaire. Je venais de perdre, en même temps que la tête, la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût ! Le goût ne me manquait pas trop. Enfin pas encore. Je n’avais plus de bouche pour songer à manger ou à boire. Quand la faim se ferait sentir, il s’agira d’un nouveau problème à résoudre. Sans l’odorat impossible de savoir si je longeais la boulangerie ou l’étal du primeur. Sans ouïe, je ne possédais aucune information sur l’état du trafic. Je traversais au petit bonheur la chance, insensible aux coups de patins ou de klaxons énervés d’automobilistes furieux de voir ce demi zombie traverser la chaussée sans faire attention le moins du monde : sans rien entendre, comment aurais-je pu m’en alarmer ? Je bousculais au passage deux ou trois personnes. Hommes, femmes, jeunes, âgées ? Je l’ignorais.

    Chemin faisant je me fit cette réflexion : j'avais égaré ma tête, je déambulais donc sans elle, et je parvenais cependant à réfléchir, à garder une pensée structurée. Pourtant le cerveau est bien situé dans la tête lui aussi et j'avais appris qu'il était le siège de nos pensées... « On ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux », disait le renard au Petit Prince. Il faut croire qu'on peut aussi penser avec le cœur, et que cet organe est bien à l'origine de nos émotions.

    Après un parcours chaotique, hésitant, je me trouvais enfin devant la porte d'Amandine. En moi-même je priais pour qu'elle ait vraiment embarqué ma tête par mégarde. Il me suffirait de la revisser bien solidement sur mes épaules et tout redeviendrait simple, normal. Je frappais trois coups décidés. La douleur sur mes phalanges m’indiqua que j'avais frappé fort. Je gardais une main sur la porte pour reconnaître quand elle serait ouverte. À peine l'ai-je sentie bouger, je me ruais dans son appartement, bousculant Amandine au passage. Je me suis défait de ma capuche, de mes écharpes et, dans de grands gestes larges tentait désespérément de me faire comprendre.

    C'est alors que j'ai confusément senti quelque chose de mou s'affaler et atterrir sur mes pieds. Bien sûr ! C'était elle, c'était Amandine ! Comment n'y avais-je pas pensé avant ! Elle venait de me voir debout, gesticulant dans son entrée, sans tête ! Elle s'était évanouie, j'aurais fait la même chose à sa place. Dans mon cerveau en ébullition, enfin dans mon cœur, une idée géniale venait de naître. J'en avais un besoin urgent, ça tombait bien ! Je me suis dirigé à tâtons vers la salle d'eau, toujours à tâtons j'ai fini par dénicher un tube de rouge à lèvres. Je ne pouvais rien expliquer à Amandine ? J'allais lui écrire ! D'une écriture que j'espérais lisible je laissais un message sur le miroir « J'ai égarée ma tête. Tu ne l'as pas embarquée par mégarde ? »

    C'était court, clair, limpide. En voyant ça elle comprendrait vite, irait fouiller dans ses affaires, retrouverait ma tête, me la visserait sur mes épaules. Et tous deux nous ririons bien de ma mésaventure !

    Le plus doucement possible je réveillais Amandine et la guidait toute tremblante vers la salle d'eau.

    Elle n'a pas fouillé ses affaires. Elle n'avait pas embarqué ma tête. Ma mésaventure ne l'amusait pas. Au contraire. Elle s'est mise à gesticuler, à me bousculer. Je suppose qu’elle devait crier aussi. Des trucs insensés. Que ma farce était du plus extrême mauvais goût, que je lui avais filé une peur bleue, que j'étais un immature chronique, qu'elle maudissait le jour où elle m'avait rencontré, que je devrais cesser de picoler pour ne plus avoir d'aussi mauvaises idées.

    Pour finir elle se mit à me pousser d’une main ferme jusqu’à la sortie de son appartement. Quand je fus sur le palier je sentis la porte claquer. J’eus beau tambouriner comme un malade, Amandine ne répondit pas.

    Désespéré j’ai redescendu l’escalier pour retourner chez moi me terrer. J’ai bien pensé à me pendre, mais comment faire quand vous n’avez plus votre tête ? Même cette solution radicale m’était interdite. Avaler des barbituriques ? Idem, comment faire ? Quant à me suicider par suppositoire il n’en était pas question. La désespérance n’empêche pas un minimum de pudeur.

    J’ai fini par retrouver ma tête. Elle était posée sur la table basse du salon, à côté de la télécommande. Je l’ai revissée sur mes épaules et suis allé me voir dans la salle de bains.

    Finalement, si je ne l’avais pas retrouvée, j’aurais eu l’occasion de changer de tête.

    Au fond, ce n’aurait pas été plus mal.

    Le Jour où j'ai perdu ma tête

     ©Pierre Mangin 2018

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  • Posséder une petite cylindrée n’avait jamais empêché Alex de traverser la France d’Est en Ouest ou du Nord au Sud. Il aimait plus que tout partir, rouler loin sans s’inquiéter du retour, pour le seul plaisir d’être là, bien calé dans son fauteuil avachi par les ans, les deux mains sur le volant à écouter un auto-radio qui ne connaissait ni les CD, ni les MP3, mais qui lui bousillait allégrement ses dernières cassettes.

    COLLISION, ou la petite cylindrée contre le puissant 4X4

    Alex aimait rouler mais il n’avait jamais été un fou du volant. Il prenait soin de sa Saxo, sa petite Zézette comme il l’appelait affectueusement, et appréciait la conduite pépère. En moyenne soixante-dix kilomètres heure sur la route, avec de temps en temps une petite pointe à quatre-vingts en ligne droite pour décrasser le moteur comme le lui avait conseillé son garagiste. Il lui était arrivé deux ou trois fois de frôler les cent dix sur l’autoroute. Mais depuis longtemps il avait abandonné l’idée de prendre les voies autoroutières, préférant nationales et départementales. En ville il ne dépassait jamais les quarante, même sur les boulevards. Insensible aux coups de klaxon agacés des autres usagers, il continuait son bonhomme de chemin.

    Hélas, sans doute l’avez-vous remarqué, tous les automobilistes ne sont pas adeptes de la conduite pépère.

    Un jour néfaste, alors qu’il s’engageait sur un rond-point, juste à l’entrée d’une petite ville de province, ce qui devait arriver arriva. Projetant de sortir à la deuxième sortie et donc de ne pas effectuer plus de la moitié du rond-point, Alex resta bien sagement sur la voie de droite. Mais le conducteur qui le suivait depuis six kilomètres, bouillant de ne pouvoir le dépasser, s’avisa de profiter de l’aubaine. Au mépris des règles élémentaires du code de la route, il fit vrombir le moteur de son puissant 4X4 et s’engagea délibérément sur la voie de gauche. Il doubla l’infortuné Alex avant de se rabattre, enlevant au passage à la pauvre Saxo un portière, une aile, la calandre ainsi qu’une multitude de pièces mécaniques indispensables au bon fonctionnement d’un véhicule automobile.

    Fracas des tôles, crissements inutiles des freins, sifflements des airs bags, cris atterrés des témoins, et enfin le silence après qu’un enjoliveur a cessé de danser sur le bitume. En s’extrayant de sa voiture désormais méconnaissable, Alex eut bien envie de marmonner : « C’est sûr, elle va moins bien marcher ! », mais il garda pour lui cette réflexion toute droit sortie du septième art.

    Le conducteur fautif s’étant à son tour extrait de son siège regarda les dégâts sur son puissant 4X4. Son par-buffle à l’avant s’ornait d’une rayure disgracieuse. Une rayure de sept centimètres, peut-être dix. Cela peut sembler infime au regard des dégâts encaissés par la pauvre Saxo (en réalité la caisse avait mal encaissée le choc) mais le propriétaire du 4X4 était furieux. Rempli de mauvaise foi il fonça sur Alex :

    COLLISION, ou la petite cylindrée contre le puissant 4X4

    — Vous êtes en tort !

    — Non c’est vous !

    — Vous roulez comme une limace !

    — Et vous comme un baroudeur !

    — Ectoplasme !

    — Coloquinte !

    — Marin d’eau douce !

    — Bachi-bouzouk !

    — Espèce de porc-épic mal embouché !

    — Bougre d’extrait de cornichon !

    Tous deux avaient lu les aventures de Tintin dans leur jeune âge. Il en reste toujours quelque chose.

    En panne d’insultes, le conducteur fautif proposa d’en venir aux mains. Ce qu’Alex déclina. De constitution non pas chétive, disons fluette, Alex ne pouvait prétendre faire le poids face à un conducteur de 4X4 mis en fureur par une rayure de sept centimètres (peut-être dix) sur son pare buffle. D’ailleurs Alex avait toujours eu la violence en horreur. Déjà tout petit il rechignait à participer à ces joyeuses bagarres générales qui se déclenchaient dans la cour de l’école au moment où les maîtres, lassés de surveiller la tripotée de gamins bruyants dont ils avaient la charge, filaient en douce à l’intérieur boire un café chaud et enfourner un ou deux croissants que leur collègue, maman depuis peu, avait apportés manière de fêter comme il se doit l’événement. Alors, se coltiner avec un conducteur de 4X4 furieux et qui de plus, semblait plutôt baraqué, non, Alex, ça ne lui disait rien.

    L’idée d’une baston étant abandonnée il fut donc convenu entre les deux paries d’établir un constat amiable.

    Les fameuses feuilles bleues sorties de la boîte à gants du 4X4 (la boîte à gants de la Saxo était difficilement atteignable, quant à l’ouvrir il ne fallait pas rêver) ils s’attaquèrent au croquis. C’était ardu. Il fallait dessiner le cercle du rond-point, les rectangles des voitures, des flèches comme autant de vecteurs pour exprimer leur direction, une croix pour l’impact. Sans oublier de bien évaluer l’angle de la collision et de tracer des médianes pour évoquer le marquage au sol de la chaussée. À l’école Alex n’avait jamais été très fort en géométrie. La matière lui donnait plutôt envie de prendre la tangente. Il avait encore en tête le souvenirs des douloureux moments de solitude qu’il traversait lors des redoutés devoirs sur table. Alors, tout naturellement il proposa au propriétaire du puissant 4X4 de s’acquitter de cette corvée. Flatté par cette marque de confiance mais tout aussi embarrassé, le propriétaire du puissant 4X4 rétorqua qu’il se sentait plus à l’aise poings fermés à cogner ses contemporains qu’avec un crayon dans la main à dessiner des croquis.

    Reportant à plus tard l’épreuve du schéma, les deux conducteurs décidèrent de s’atteler à la rédaction de tous les renseignements d’ordre administratif qu’exige la tenue d’un constat amiable. C’est le moment que choisit Alex pour avouer qu’il n’avait pas d’assurance… Loin d’être choqué par cet aveu, le conducteur fautif lui assura tout heureux que lui non plus n’était pas assuré.

    Mis en confiance par cette salutaire révélation, Alex avoua qu’il ne possédait pas non plus ce précieux sésame que l’on nomme permis de conduire, qu’il ne s’était jamais présenté à l’examen et que s’il avait adopté depuis quarante ans la conduite pépère ce n’était pas tout à fait par choix personnel. Lui aussi aurait bien aimé de temps en temps rouler comme un fada, dépasser les limitations de vitesse, franchir les lignes blanches, couper les virages et tout le reste. Non, s’il avait adopté la conduite pépère c’était d’abord et avant tout pour ne pas se faire remarquer des forces de police ou se faire bêtement gauler par un contrôle radar. Frauder depuis quarante ans et se faire griller pour quelques kilomètres à l’heure de trop au compteur aurait été trop bête.

    — Ça tombe bien reprit le propriétaire du puissant 4X4  totalement réjoui par ce second aveu, on m’a retiré le mien la semaine passée !

    Ayant épuisé leurs dénominateurs communs, les deux conducteurs repartirent dans le puissant 4X4 après avoir poussé la Saxo impotente sur le bas côté.

    Foin des croquis, des schémas compliqués, des cercles, des rectangles, des angles, des médianes. Le propriétaire du puissant 4X4 connaissait des types capables de maquiller à merveille n’importe quelle voiture. Ils sauraient sans aucun doute réparer la petite Saxo d’Alex mis à mal par l’événement.

     

    ©Pierre Mangin 2017

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