• Posséder une petite cylindrée n’avait jamais empêché Alex de traverser la France d’Est en Ouest ou du Nord au Sud. Il aimait plus que tout partir, rouler loin sans s’inquiéter du retour, pour le seul plaisir d’être là, bien calé dans son fauteuil avachi par les ans, les deux mains sur le volant à écouter un auto-radio qui ne connaissait ni les CD, ni les MP3, mais qui lui bousillait allégrement ses dernières cassettes.

    COLLISION, ou la petite cylindrée contre le puissant 4X4

    Alex aimait rouler mais il n’avait jamais été un fou du volant. Il prenait soin de sa Saxo, sa petite Zézette comme il l’appelait affectueusement, et appréciait la conduite pépère. En moyenne soixante-dix kilomètres heure sur la route, avec de temps en temps une petite pointe à quatre-vingts en ligne droite pour décrasser le moteur comme le lui avait conseillé son garagiste. Il lui était arrivé deux ou trois fois de frôler les cent dix sur l’autoroute. Mais depuis longtemps il avait abandonné l’idée de prendre les voies autoroutières, préférant nationales et départementales. En ville il ne dépassait jamais les quarante, même sur les boulevards. Insensible aux coups de klaxon agacés des autres usagers, il continuait son bonhomme de chemin.

    Hélas, sans doute l’avez-vous remarqué, tous les automobilistes ne sont pas adeptes de la conduite pépère.

    Un jour néfaste, alors qu’il s’engageait sur un rond-point, juste à l’entrée d’une petite ville de province, ce qui devait arriver arriva. Projetant de sortir à la deuxième sortie et donc de ne pas effectuer plus de la moitié du rond-point, Alex resta bien sagement sur la voie de droite. Mais le conducteur qui le suivait depuis six kilomètres, bouillant de ne pouvoir le dépasser, s’avisa de profiter de l’aubaine. Au mépris des règles élémentaires du code de la route, il fit vrombir le moteur de son puissant 4X4 et s’engagea délibérément sur la voie de gauche. Il doubla l’infortuné Alex avant de se rabattre, enlevant au passage à la pauvre Saxo un portière, une aile, la calandre ainsi qu’une multitude de pièces mécaniques indispensables au bon fonctionnement d’un véhicule automobile.

    Fracas des tôles, crissements inutiles des freins, sifflements des airs bags, cris atterrés des témoins, et enfin le silence après qu’un enjoliveur a cessé de danser sur le bitume. En s’extrayant de sa voiture désormais méconnaissable, Alex eut bien envie de marmonner : « C’est sûr, elle va moins bien marcher ! », mais il garda pour lui cette réflexion toute droit sortie du septième art.

    Le conducteur fautif s’étant à son tour extrait de son siège regarda les dégâts sur son puissant 4X4. Son par-buffle à l’avant s’ornait d’une rayure disgracieuse. Une rayure de sept centimètres, peut-être dix. Cela peut sembler infime au regard des dégâts encaissés par la pauvre Saxo (en réalité la caisse avait mal encaissée le choc) mais le propriétaire du 4X4 était furieux. Rempli de mauvaise foi il fonça sur Alex :

    COLLISION, ou la petite cylindrée contre le puissant 4X4

    — Vous êtes en tort !

    — Non c’est vous !

    — Vous roulez comme une limace !

    — Et vous comme un baroudeur !

    — Ectoplasme !

    — Coloquinte !

    — Marin d’eau douce !

    — Bachi-bouzouk !

    — Espèce de porc-épic mal embouché !

    — Bougre d’extrait de cornichon !

    Tous deux avaient lu les aventures de Tintin dans leur jeune âge. Il en reste toujours quelque chose.

    En panne d’insultes, le conducteur fautif proposa d’en venir aux mains. Ce qu’Alex déclina. De constitution non pas chétive, disons fluette, Alex ne pouvait prétendre faire le poids face à un conducteur de 4X4 mis en fureur par une rayure de sept centimètres (peut-être dix) sur son pare buffle. D’ailleurs Alex avait toujours eu la violence en horreur. Déjà tout petit il rechignait à participer à ces joyeuses bagarres générales qui se déclenchaient dans la cour de l’école au moment où les maîtres, lassés de surveiller la tripotée de gamins bruyants dont ils avaient la charge, filaient en douce à l’intérieur boire un café chaud et enfourner un ou deux croissants que leur collègue, maman depuis peu, avait apportés manière de fêter comme il se doit l’événement. Alors, se coltiner avec un conducteur de 4X4 furieux et qui de plus, semblait plutôt baraqué, non, Alex, ça ne lui disait rien.

    L’idée d’une baston étant abandonnée il fut donc convenu entre les deux paries d’établir un constat amiable.

    Les fameuses feuilles bleues sorties de la boîte à gants du 4X4 (la boîte à gants de la Saxo était difficilement atteignable, quant à l’ouvrir il ne fallait pas rêver) ils s’attaquèrent au croquis. C’était ardu. Il fallait dessiner le cercle du rond-point, les rectangles des voitures, des flèches comme autant de vecteurs pour exprimer leur direction, une croix pour l’impact. Sans oublier de bien évaluer l’angle de la collision et de tracer des médianes pour évoquer le marquage au sol de la chaussée. À l’école Alex n’avait jamais été très fort en géométrie. La matière lui donnait plutôt envie de prendre la tangente. Il avait encore en tête le souvenirs des douloureux moments de solitude qu’il traversait lors des redoutés devoirs sur table. Alors, tout naturellement il proposa au propriétaire du puissant 4X4 de s’acquitter de cette corvée. Flatté par cette marque de confiance mais tout aussi embarrassé, le propriétaire du puissant 4X4 rétorqua qu’il se sentait plus à l’aise poings fermés à cogner ses contemporains qu’avec un crayon dans la main à dessiner des croquis.

    Reportant à plus tard l’épreuve du schéma, les deux conducteurs décidèrent de s’atteler à la rédaction de tous les renseignements d’ordre administratif qu’exige la tenue d’un constat amiable. C’est le moment que choisit Alex pour avouer qu’il n’avait pas d’assurance… Loin d’être choqué par cet aveu, le conducteur fautif lui assura tout heureux que lui non plus n’était pas assuré.

    Mis en confiance par cette salutaire révélation, Alex avoua qu’il ne possédait pas non plus ce précieux sésame que l’on nomme permis de conduire, qu’il ne s’était jamais présenté à l’examen et que s’il avait adopté depuis quarante ans la conduite pépère ce n’était pas tout à fait par choix personnel. Lui aussi aurait bien aimé de temps en temps rouler comme un fada, dépasser les limitations de vitesse, franchir les lignes blanches, couper les virages et tout le reste. Non, s’il avait adopté la conduite pépère c’était d’abord et avant tout pour ne pas se faire remarquer des forces de police ou se faire bêtement gauler par un contrôle radar. Frauder depuis quarante ans et se faire griller pour quelques kilomètres à l’heure de trop au compteur aurait été trop bête.

    — Ça tombe bien reprit le propriétaire du puissant 4X4  totalement réjoui par ce second aveu, on m’a retiré le mien la semaine passée !

    Ayant épuisé leurs dénominateurs communs, les deux conducteurs repartirent dans le puissant 4X4 après avoir poussé la Saxo impotente sur le bas côté.

    Foin des croquis, des schémas compliqués, des cercles, des rectangles, des angles, des médianes. Le propriétaire du puissant 4X4 connaissait des types capables de maquiller à merveille n’importe quelle voiture. Ils sauraient sans aucun doute réparer la petite Saxo d’Alex mis à mal par l’événement.

     

    ©Pierre Mangin 2017

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  • La Personne et la terre

    Une fois n’est pas coutume, je vous propose un poème, « La Personne et la terre », de Nignam Erreip, poète bien plus inconnu qu’illustre. Il m’a confié tirer de cet anonymat de grands profits. C’est cette non reconnaissance qui lui permet de se rendre au marché sans être contraint de signer des autographes entre le marchand de primeur et celui de poisson.

     La Personne et la terre

    Nignam Erreip

     Homme esclave, toujours tu haïras la terre !

    La terre est ton mirage, tu contemples ton néant

    Dans l’enroulement étriqué de son séant,

    Et ta bêtise n’est pas un crime moins ordinaire.

    Tu détestes flotter au cœur de ton mirage ;

    Tu le repousses des bras et des yeux, et ton cœur

    Réfléchis quelques fois à sa propre clameur

    Au silence de ce chant apprivoisé et sans âge.

    Vous êtes tous les deux lumineux et volages

    Homme, nul n’a gravi les hauteurs de tes cimes

    Ô Terre, tous connaissent ton indigence ultime

    Tant vous êtes pressés d’offrir vos babillages !

    Et cependant voilà des siècles bien comptés

    Que vous vous admirez sans haine ni envie

    Tant vous détestez le battage et la vie

    Ô lutteurs éphémères, ô ennemis jurés !

     

    ©Pierre Mangin 2017

     

    Vous avez lu mes élucubrations jusqu’au bout. Vous avez sans aucun doute mérité de vous plonger dans l’original, signé lui Charles Baudelaire, poète, reconnaissons-le, bien plus illustre qu’inconnu…

     L’Homme et la mer

    Charles Baudelaire

     

    Homme libre, toujours tu chériras la mer !

     

    La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme

     

    Dans le déroulement infini de sa lame,

     

    Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

     

     

    Tu te plais à plonger au sein de ton image ;

     

    Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur

     

    Se distrait quelquefois de sa propre rumeur

     

    Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

     

     

    Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :

     

    Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;

     

    Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,

     

    Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

     

     

    Et cependant voilà des siècles innombrables

     

    Que vous vous combattez sans pitié ni remord,

     

    Tellement vous aimez le carnage et la mort,

     

    Ô lutteurs éternels, ô frères implacables

     

    La Personne et la terre

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  • Comme d’habitude une jolie revue, avec un manchot sur la couverture. Enfin le manchot c’est pas comme d’habitude parce que pour le numéro 3 c’est un reptile qui faisait la couverture, ça je m’en souviens, j’ai un peu la phobie de ces animaux au sang froid, c’est plus fort que moi, j’arrive pas à dépasser ; mais un manchot c’est mignon, tout le monde aime les manchots, la preuve je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui avait la phobie des manchots, alors vous voyez, et puis les manchots, ils se tiennent debout, comme nous autres, ils nous ressemblent un peu, alors que les lézards, y’a pas de lézard, ils ne nous ressemblent pas du tout, et en plus, moi, des manchots, j’en connais une palanquée, des types pas capable d’enfoncer un clou sans se ficher des coups de marteau sur les doigts et en plus ils tordent la pointe qu’après on a un mal de chien à la retirer ; mais rassurez-vous le manchot de Torticolis il n’enfonce pas des pointes, il se contente de se tenir debout. Il hume l’air du temps, un peu à la manière des vingt auteurs présents dans la revue.

    La revue on la trouve à la librairie Arcanes de Châteauroux, au Cultura de Saint-Maur, à la Bouinotte et à la librairie du Berry à la Châtre. Pour en savoir plus vous pouvez toujours faire un petit tour sur le site de la revue : Torticolis, Revue Littéraire

    Torticolis numéro 4 vient de paraître !

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