• Mortelle Envolée Episode 13

    Grande nef des Cordeliers, Samedi, 16h00

     

    D’une voix lente, Jacques Garisseau lit l’hommage écrit par Nicoli. Après réflexion, et malgré les incidents du matin, il a décidé qu’il était impossible de faire l’impasse sur l’hommage. En début d’après-midi il est allé trouver Ambroise Gâtefin pour lui proposer d’en faire la lecture lui-même en tant que président de la treizième Envolée des Livres. Ce dernier a refusé.

    — Au prétexte qu’une femme se suicide elle devient le centre de toutes les attentions. Je refuse de lire votre flatterie posthume. Excusez-moi, pour votre Duval, c’est entendu, c’est une triste histoire. Mais enfin ! Remettons-là à sa place ! Nous n’avions pas à faire à un génie !

    Gâtefin avait même exclu de manière catégorique de participer de près ou de loin à la petite cérémonie concoctée par Nicoli. Pour lui tout ceci n’est qu’une mascarade grotesque.  

    Alors le maire se tient seul devant la photo de Rosaldine Duval. Droit comme un I, ceint de son écharpe tricolore, il en impose. Face à lui un pupitre portatif sur lequel sont installées les trois feuilles de l’hommage. Derrière la photo de Rosaldine et les piles de ses livres se tiennent les parents de la défunte, entourés de leur fils et d’Eric Musardière. Stéphane Duval, le célèbre gastroentérologue, a gardé ses lunettes de soleil. Il cache ses yeux rouges mais ne peut dissimuler le chagrin qui s’est abattu sur lui depuis le coup de fil de la nuit. Sa tête basse, ses épaules voûtées, sa colonne vertébrale arrondie le trahissent. Elisabeth Duval se moque bien de cacher sa peine. Pour elle la vie s’est arrêtée à une heure quarante-cinq, au moment même où la sonnerie du téléphone l’a sortie d’un sommeil paisible. Avant de porter le combiné à son oreille elle savait qu’un drame l’attendait. Elle ne pouvait en imaginer l’ampleur. Son fils, Jean, se tient à ses côtés. À sa douleur d’avoir perdu sa sœur, se rajoute celle de voir ses parents vieillis de quinze ans en quelques heures. Son père, d’un naturel autoritaire, volontaire, semble indécis depuis le matin. Incapable prendre une décision ou d’aligner un raisonnement logique. Quant à sa mère, il a cru ne plus jamais entendre le son de sa voix. Ce n’est qu’à la morgue qu’elle s’est remise à parler. Enfin, si l’on peut appeler ça parler. Disons qu’elle s’est mise à gémir, à pleurer, à pousser des petits hurlements puis à psalmodier le prénom de sa fille. Les parents n’ont jamais voulu se contenter de voir les morceaux d’étoffe et les objets personnels retrouvés le long des voies. Ils ont insisté pour voir le corps. Insisté pour voir leur fille une dernière fois. La commissaire Orion a eu beau les mettre en garde, il lui avait fallu obtempérer. Rien ne lui permettait d’interdire à des parents de se recueillir face au corps de leur enfant. Même si ce corps était émietté, déchiqueté, écrabouillé. L’équipe de chirurgiens avait fait le maximum, mais comment reconstruire ce qui a été éparpillé ? Et c’est devant ce tiroir réfrigéré, où gisent les restes reconstitués tant bien que mal par le légiste et son équipe, que madame Duval mère a retrouvé la voix. Une longue plainte déchirante avant les errances verbales que l’on sait. Jean, qui n’avait pas voulu assister à ce spectacle, est entré en trombe dans la pièce en entendant les hurlements de sa mère. Et il avait fallu empêcher Elisabeth Duval de se jeter sur sa fille pour l’étreindre et la couvrir de baisers. Pour l’assister, la commissaire Orion avait emmené avec elle le brigadier Chasserolle et ils ne furent pas trop de deux pour entraîner les parents hors de la morgue.

     

    Jacques Garisseau achève la lecture du troisième et dernier feuillet. Il est sobre, ne se perd pas en effets oratoires aussi inutiles qu’inconvenants en de telles circonstances. Sa voix grave donne de la profondeur aux mots de Nicoli. L’émotion fait le reste. L’hommage achevé, Garisseau invite tout le monde à respecter une minute de silence. Alors que tous les auteurs présents se lèvent, que le public se fige, que chacun retient son souffle, Elisabeth Duval s’écroule sur une chaise, vaincue par ses jambes qui refusent de la porter. Pendant une minute la nef se tait. Seul un bourdon entré par erreur vibrionne au-dessus des têtes baissées. Loin de troubler le silence, il en souligne la profondeur. Et les sanglots étouffés d’Elisabeth Duval…

    Le temps s’ébroue avec lenteur. Par soubresauts il reprend possession de l’Envolée des Livres. Petit à petit les conversations reprennent. À voix basse d’abord. Les gens recommencent à se mouvoir, le brouhaha enfle. Les auteurs reprennent leurs dédicaces, les libraires rouvrent leurs caisses enregistreuses. Dans les tentes dressées autour du salon les activités ludiques font à nouveau le plein. À la buvette le garçon décapsule à tour de bras, et on entend siffler la machine à café. Le maire a plié pupitre et feuillets, rangé son écharpe. L’hommage de la ville à la jeune auteure appartient désormais au passé. Un homme est bien décidé à ne pas le laisser s’éteindre trop vite : Eric Musardière. D’un œil qu’il veut discret, il évalue les exemplaires restants des Oiseaux perdus. Et décide de remonter le soir même à Paris pour redescendre tôt le lendemain après avoir chargé le maximum de livres dans sa Mégane. Ce sera l’hommage des Editions Altitudes à son auteur : distribuer Les Oiseaux perdus avec une efficacité maximum.

    Mortelle Envolée Episode 13

    Tout le temps qu’a duré la petite cérémonie, Ambroise Gâtefin le passe à se dégourdir les jambes dans les jardins en terrasses jouxtant l’ancien monastère. Il apprécie à leurs justes valeurs les massifs floraux. Dégradés d’orange, flamboyance de carmins, féerie d’ocres ; les jardiniers de la ville composent ici une œuvre d’art vivante et odorante. Au pied des terrasses, juste avant le lavoir, il prend le temps de fumer une cigarette en regardant les carpes zigzaguer entre les feuilles de nénuphars. Une Benson and Hedges. Les seules que s’autorise le maître depuis un peu plus de cinquante ans. Plaisir coupable, certes, mais plaisir maîtrisé puisqu’il les fume avec une parcimonie jamais démentie. Quatre par jour. Pas une de plus, pas une de moins. Sa cigarette réduite à l’état de mégot fumant, il la jette sur le sol du parc et fait demi-tour. Ce bol d’air lui fait le plus grand bien. Lui permet d’apaiser la tension qu’il sent monter en lui depuis le début de l’après-midi. Garisseau l’exaspère. Il le juge bête, acculturé, et sa fréquentation forcée l’insupporte.

    — Comment cet imbécile a-t-il pu croire un instant que j’allais lire son « hommage », soupire Gâtefin en gravissant les dernières marches. Ah oui, je suis fort aise d’avoir échappé à ce grand moment de littérature. Ce devait être d’un convenu…

    Après coup l’anecdote lui paraît si plaisante qu’il en sourirait presque. Pourtant, la plupart qui ont vu Ambroise Gâtefin sourire ne sont plus de ce monde pour en témoigner…

    Dans la nef une contrariété l’attend. Laetitia Orion, plantée devant son stand, feuillette Itinéraire. En la voyant, Gâtefin pense : « Encore une imbécile qui va me demander un autographe. Dieu que c’est assommant. » Et l’envie de sourire qui l’avait fugacement effleuré est déjà envolée.

    En reposant Itinéraire après en avoir lu quatre ou cinq extraits piochés au hasard, Laetitia se dit que l’homme qui a écrit ça est un torturé. Une personnalité complexe à la recherche d’une exigence inatteignable. Silencieux, Gâtefin s’assoit de l’autre côté de la table. Son retour tombe à pic : la commissaire a une folle envie d’avoir une conversation avec lui.

    — Je me présente : commissaire Orion.

    — Et moi qui croyais que vous étiez l’une de ces sottes en attente d’une dédicace.

    — Vous avez une haute opinion de vos lecteurs.

    — Je ne vous permets pas, madame ! Je respecte mes lecteurs. Mais je hais les dédicaces. Et je hais tous ces nigauds qui se précipitent pour en obtenir une. La dédicace est devenue un exercice obligatoire. Une espèce de passage obligé. Ne croyez pas les écrivains qui assurent adorer être en dédicace pour rencontrer leurs lecteurs. Fariboles ! La dédicace est utile à l'éditeur. Pas à l'auteur, ni au lecteur. L'auteur à tout dit dans son œuvre, le lecteur n'a qu’à lire... Qu'attend-il d'une dédicace ? Une révélation ? Calembredaines ! Les dédicaces sont utiles aux éditeurs. Elles sont les paillettes de la littérature, les vitrines où les auteurs exhibés font étalage de leurs charmes. Les dédicaces n'ont qu'un but : faire vendre. Un auteur en dédicace c’est une charolaise au salon de l’agriculture. On lui tâte la croupe pour montrer sa vigueur et sa bonne santé. Très peu pour moi.

    — Les gens ont l’air heureux pourtant. Peut-être qu’au fond, pour le public, rencontrer des auteurs pour de vrai, c’est important.

    — Ni plus ni moins que du spectacle. Ça les change un peu de leurs soirées télévisées. Rien de plus. Pour rencontrer les auteurs pour de vrai, il faut se donner la peine de les lire. Pas davantage.

    — Je vois. Mais vous avez raison, je ne suis pas ici pour obtenir une dédicace. Je suis venue vous parler d’autre chose.

    — Et de quoi ?

    — De Rosaldine Duval. Vous ne pensez pas que votre place était à côté du maire tout à l’heure ? Vous auriez pu faire un petit geste, faire preuve de compassion pour cette malheureuse. Votre absence et votre silence ont choqué beaucoup de personnes.

    — Tous les grands ont choqué ! Flaubert, Baudelaire, Céline ! Tous ! Il n’y a que les petits pour ne pas choquer : ils sont insipides.

    — Il ne s’agit pas de littérature. Il s’agit d’une jeune femme qui est morte cette nuit, découpée par le Paris Toulouse. Seriez-vous insensible à ce point, monsieur Gâtefin ?

    — Vivante cette fille m’était indifférente. Elle ne m’intéresse pas davantage morte. Depuis ce matin on ne parle que d’elle, au détriment de l’essentiel. Chaque jour des tas de personnes choisissent de mettre fin à leurs jours. Cela n’empêche pas la terre de tourner. Et je ne vois pas en quoi mon opinion sur ce sujet intéresse la police.

    — Ô, soyez rassuré. La police se contrefiche de vos états d’âme. Je tiens seulement à honorer la promesse que j’ai faite ce matin aux parents de Rosaldine Duval en cherchant à comprendre ce qui a pu la pousser à commettre un acte aussi définitif. Qui sait, si je parviens à leur donner un début d’explication, peut-être leur peine sera-t-elle soulagée. S’agirait-il que d’une infime consolation, j’estime que ça vaut la peine d’essayer. Mais je ne vais pas vous embêter plus longtemps. Ces considérations sont bien éloignées de la littérature, n’est-ce pas ? Et je suppose un peu futiles pour un grand homme tel que vous.

    Sans attendre de réponse, Laetitia Orion abandonne Gâtefin un peu interloqué par le toupet dont vient de faire preuve la commissaire à son égard. Décidément, pour son grand retour à la littérature, Châteauroux n’était pas la meilleure destination.

     

    © Pierre Mangin 2018

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  • Jardin des Cordeliers, Samedi, 15h40

     

    Dans le milieu de l’après-midi un soleil radieux baigne les jardins des Cordeliers. Au pied de l’imposante bâtisse médiévale règne une animation quasi estivale. Sur le petit bassin une nuée de canards affamés piaillent devant deux gamins qui leur lancent du pain dur coupé en petits morceaux. Les canards se jettent sous cette manne tombée des quatre petites mains innocentes. Ils se bousculent, se poursuivent, se chipent les précieuses denrées dans des gerbes d’éclaboussures, pour la plus grande joie des enfants. C’est à celui qui cancanera le plus fort pour intimider les autres. Cruelle représentation du monde des hommes : pour espérer manger, les plus timorés doivent attendre que les plus voraces soient rassasiés. Dans l’espace réservé aux enfants, des parents assis à l’ombre des frondaisons surveillent leurs rejetons. Ils s’en donnent à cœur joie, les marmots. Toboggan, balançoire ou tape-cul, ils n’en ont jamais assez. Ils courent, crient, sautent et roulent. De temps à autre des pleurs s’élèvent. Un bobo vite soigné à coups de baisers maternels, et la cavalcade peut reprendre. Sur un bateau de bois planté au milieu du sable ils sont découvreurs de contrées inhospitalières peuplées de chimères effrayantes. Les Christoph Colomb en culottes courtes ne sont jamais las de traverser mers et océans.

    Assis sur un banc un peu à l’écart de l’agitation familiale, Simon Dargelois réfléchit. Il n’a pas fermé l’œil de la nuit. Il a rendez-vous avec Laurent Malouin. Le journaliste et l’éditeur se connaissent de longue date. Dès le commencement Simon s’est intéressé aux Editions de la Malouine. Il trouve novatrice la démarche éditoriale de Laurent, éditeur en province, exigeant et entier. Les deux hommes se sont découverts de nombreux points communs. Ils ne manquent pas une occasion de se rencontrer. Ils se sont donné rendez-vous en tout début d’après-midi. Simon est donc venu s’installer sur le banc à trois heures et demie, en espérant n’avoir pas trop longtemps à attendre.

    Laurent descend quatre à quatre les marches menant à la partie basse des jardins. Du plus loin que Simon aperçoit son ami, il sait que ce dernier est agité. Sa démarche est saccadée, ses changements de direction brusques. Il balance les bras de droite à gauche, fait parfois un moulinet sans raison apparente, manque de bousculer un petiot en équilibre instable sur son vélo, se penche pour parler au garçonnet, se relève, évite de justesse un landau poussé par une jeune maman antillaise. Cette agitation exubérante est chez Laurent le signe d’une grande contrariété ou d’une intense concentration. Preuve en est, il passe devant le banc où est assis Simon sans même l’apercevoir…

    — Ce bon vieux corsaire de Laurent ! l’interpelle Dargelois. On ne salue plus ses amis ?

    — Ah, Simon, je te trouve enfin. Je viens de faire un tour dans le salon. J’ai passé un moment avec Antoine Levorgne.

    — Et c’est ton auteur qui te met dans cet état ?

    — Non, non. En le quittant pour te rejoindre, je suis tombé sur la photo de cette jeune femme.

    — Rosaldine Duval…

    — Oui, c’est ça. Quelle horreur. J’ai entendu la nouvelle aux infos, en venant ici. Mais de voir sa photo, si jeune, si belle… Ça m’a fait je ne sais pas quoi.

    — J’étais le long des voies hier. Avec la commissaire Orion. Depuis je cohabite avec un fantôme. Enfin… Avec un fantôme de plus. Tu sais ce qui me chagrine le plus ?

    — Non.

    — Cette fille ne s’est pas suicidée. Impossible ! Elle n’a pas pu s’allonger sur la voie en attendant qu’un train la découpe.

    — Qu’est-ce que tu crois ?

    — Qu’on l’a tuée. On ne se suicide pas quand on a vingt-trois ans, qu’on est belle comme le jour qu’on s’appelle Rosaldine et que son premier roman vient de sortir.

    — Il y a des précédents. Tristan Elgof s’est suicidé juste avant la sortie de Kornwolf.

    — Ne confond pas le destin d’Elgof qui a grandi dans une Amérique qu’il a autant aimée que haïe, avec celui d’une Rosaldine Duval, petite fille modèle issue de la bourgeoisie de Saint Germain en Laye, brillante étudiante a qui tout réussi, jeune romancière promise à un grand avenir et, de plus, à la veille de vivre son premier salon du livre… En plus Kornwolf n’était pas son premier roman. Auparavant il avait publié Le Seigneur des porcheries, et aussi Jupons et Violons.

    — D’accord monsieur le journaliste d’investigation. Mais alors qui peut en vouloir à cette jeune auteure promise à un destin sublime comme tu le dis, au point de commettre un meurtre ?

    — J’en sais rien. C’est bien là que je butte. J’ai beau tourner et retourner la question en tous sens, je ne trouve rien. Rien de rien. Pas le début d’un commencement de motif. Personne dans son entourage, d’après ce que j’en sais, n’a de raison de lui en vouloir. J’ai parlé avec son éditeur ce matin. Il me confirme que Rosaldine est saine, équilibrée, qu’elle n’a aucun ennemi. Il m’assure qu’elle n’a rien d’une dépressive… Ses parents doivent être arrivés à Châteauroux. Je vais essayer de leur parler.

    — Vas-y mollo avec eux.

    — Je sais. Orion n’arrête pas de me le répéter.

    Simon se tait. Sombre et silencieux il se lève, pour proposer à son ami Laurent d’aller marcher :

    — Dis, si on faisait le tour du grand lac ? Et on en profite pour parler d’autre chose.

    — C’est parti !

    Les deux hommes abandonnent le banc et se dirigent à pas lent vers le grand bassin.

    — Dis donc, demande Simon, j’ai aperçu ton poulain… Antoine Levorgne… Tu donnes dans le catho maintenant ?

    — Tais-toi ! Tu dis n’importe quoi. Ce type a une voix, ne t’en déplaise. Il a du style, ses mots frappent, percutent.

    — Mouais… Il a du style, je ne dis pas. Mais pour le fond…

    — C’est bien toi ça ! Merde ! Il faut abandonner ton habit d’anticlérical primaire. C’est fini le temps où il y avait d’un côté les mauvais curetons, tous vendus à l’ordre établi, et de l’autre les bouffeurs de curés. Don Camillo et Peppone, c’est dépassé. Faut évoluer ! Que tu sois d’accord ou pas avec ce qu’il dit, qu’est-ce que ça change ? L’important est qu’il puisse le dire. L’important est qu’il trouve un espace ou s’exprimer. Et la vocation première des Editions de la Malouine, c’est d’accueillir de nouvelles voix. En elle-même son aventure interpelle. Un voyou, fiché au grand banditisme, un caïd qui se met à parler d’amour, de non-violence, on devrait le faire taire ? Et pour quelles raisons ? Aujourd’hui je publie Antoine Levorgne qui raconte sa découverte de la foi dans un cul de basse fosse. Si demain tu m’écris un bouquin sur tes convictions anarchistes, je le publierai aussi. Où est le problème ?

    — Le problème est que ton Levorgne il fait un peu zinzin tout de même. Je me demande si ses années de cabane ne lui ont pas un peu bouffé le cerveau. Dieu est grand, louanges et gloire à lui, j’étais un méchant je suis un bon car Jésus m’a sauvé, c’est pas un petit peu court tout ça ?

    Laurent Malouin fait semblant de ne pas avoir entendu. Ça lui évite d’avoir à répondre et d’argumenter sur un point où il n’est sûr de rien. Les deux hommes s’engagent sur un petit pont enjambant un bras de l’Indre. Un gros courrier surgit derrière les arbres, à très basse altitude. Ses moteurs vrombissent de toute la puissance de leurs chevaux.

    © Pierre Mangin 2018

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  • Mortelle Envolée Episode 11

    Grande nef des Cordeliers, Samedi 15h20

     

    Ludovic Coissard aimerait bien échanger sa place, pour passer la journée à côté de Catherine. Seulement voilà, son voisin n’a pas l’air commode. La veille au soir, au bar de la Vieille Echelle, il est allé le trouver. Pour lui proposer de se joindre au petit mouvement de contestation. En quelques phrases sèches, Antoine Levorgne lui a fait comprendre qu’il avait d’autres chats à fouetter qu’à jouer à de tels enfantillages. Ludovic avait eu assez des sbires de Gâtefin et n’avait aucune envie de se coltiner avec un détenu en permission. D’autant plus qu’à côté de Levorgne, les deux costauds en cravate font figure de mauviettes ! Du coup il se contente d’abandonner sa place à intervalles réguliers pour retrouver Catherine. Tous les prétextes sont bons. Lui offrir un café, se moquer de Gâtefin, évoquer ses projets, et surtout, faire le pitre. L’amuser et écouter son rire.

     

    Dans la même allée, un petit peu plus vers le chœur de la nef, Eric Musardière ne peut s’empêcher d’être satisfait. Il a eu le nez fin. La nouvelle du suicide de Rosaldine Duval a fait le tour de la ville. Le drame est dans toutes les bouches, toutes les têtes. Des organisateurs aux simples promeneurs en passant par les écrivains, les libraires et les éditeurs. Le public est nombreux à s’arrêter devant le portrait de Rosaldine, pour un hommage silencieux et discret. Et beaucoup poussent plus avant leur témoignage en achetant le livre de la défunte. C’est une chose étrange de voir le public plébisciter le seul ouvrage dont l’auteur serait bien en peine de leur offrir la moindre dédicace. La mort de Rosaldine provoque une empathie qu’Eric Musardière ne s’explique pas. Mais c’est une réalité : les piles de bouquins fondent comme neige au soleil au point que l’éditeur se demande s’il n’aurait pas dû charger plus encore sa voiture qu’il ne l’a fait, quitte à mettre des cartons sur les sièges passagers.

     

    Livrant une guerre obstinée à la morosité et à la tristesse, un homme fait le spectacle dans les allées. Vêtu de sa biaude noire et de ses éternels sabots de bois, Paul Moulinier déambule en interpellant écrivains et badauds dans un français mâtiné de patois berrichon. Ceux qui le connaissent s’amusent à l’avance de ses interventions iconoclastes. Les autres le découvrent avec surprise. On le dirait tout droit venu d’un autre temps. Il semble indifférent aux regards intrigués ou amusés posés sur lui. En vérité il les cherche, les provoque, et son jeu est le fruit de plusieurs années de pratique. Il s’arrête aux tables, tutoie les auteurs, leur adresse la parole en patois. Quand il ne parle que le berrichon, seuls les initiés le comprennent. Le plus souvent il se contente d’intégrer quelques expressions afin de réjouir le plus grand nombre de ses anecdotes cocasses et de ses réflexions déjantées. C’est ainsi qu’il est allé trouver Gâtefin, pour lui dire en lui montrant les deux portes grandes ouvertes du couvent :

    — Dis-donc mon gars, faudrait p’têt ben voir à fermer le barriau, que les chieuvres pourraient s’barrer ‘core une fois… Queque t’en dis ?

    Gâtefin n’a pas pour habitude qu’on l’appelle « mon gars ». Autour de lui quelques-uns s’esclaffent. Le maître est si surpris que sa vivacité d’esprit habituelle met du temps à se mettre en branle. Il veut, d’une répartie cinglante, remettre Moulinier à sa place. C’est trop tard. Les sabots résonnent devant le stand des éditions Bouzanne. Là, il s’arrête devant ses propres livres, et en saisit un pour se brocarder lui-même :

    — Et çui-là. Qu’a t’y donc écrit, çui-là ? Jeanne une berrichonne dans la tourmente de la grande guerre. Ben y s’en fait pas lui, l’est même pas là pour le vendre son bouquin !

    Paul Moulinier peut faire le pitre. Pour sa Jeanne, il le sait déjà, le gros des ventes se fera sur le dimanche. En effet, c’est dimanche qu’il doit recevoir le Grand Prix de la Ville de Châteauroux des mains du président de l’Envolée. L’information est tenue secrète, mais des fuites ont eu lieu. L’auteur a été prévenu, son éditeur aussi. Les bandeaux rouges attendent bien sagement au fond de leurs cartons. Dès l’annonce officielle lui décernant le prix, ils seront enfilés sur les couvertures de Jeanne… En attendant Paul Moulinier fait le clown ! Il adore ça…

     

    Peu après quinze heures Laurent Malouin fait irruption dans le salon. Il n’a pas un regard pour Ambroise Gâtefin qui siège à une place d’honneur, entouré de quelques courtisans. Il traverse les allées au pas de charge et fond sur Antoine Levorgne.

    — Antoine ! Ça fait plaisir de te voir !

    — Laurent !

    Antoine Levorgne se tourne vers Alice Champlain :

    — C’est Laurent Malouin. Mon éditeur.

    Puis, désignant sa visiteuse :

    — Elle c’est Alice Champlain. Mon amie, ma sœur, ma mère. Elle est un peu tout ça à la fois. Je t’ai déjà parlé d’elle. C’est sympa que tu sois là.

    Les deux hommes s’étreignent longuement.

    — On est quand même mieux ici qu’au parloir, s’exclame Laurent. Il y faisait une chaleur là-dedans !

    Laurent Malouin, le fantasque patron des Editions de la Malouine est en retard. Très en retard puisqu’il est près de quinze heures quand il pénètre enfin dans le salon. Il se trouve que parmi les nombreuses incapacités chroniques dont l’éditeur est accablé, il y a celle de ne jamais être à l’heure. Il n’a donc pas assisté à l’incident du matin et c’est dommage : ça lui aurait plu. Nul doute qu’il se serait jeté dans la mêlée en apportant sa pierre à la contestation. Dans le monde de l’édition, Malouin est un découvreur. Il erre sur la Toile, visite les blogs d’auteurs amateurs, déniche de temps à autre la perle rare. Une plume. Un homme, une femme qui a quelque chose à dire et l’écrit bien. Il a ainsi tiré une bonne trentaine d’illustres inconnus de l’anonymat. Et il a piqué une bonne trentaine de fureurs noires quand ces mêmes inconnus, après leurs premiers balbutiements suivis de leurs premiers et timides succès, ont quitté le Bateau Pirate et son capitaine Corsaire pour aller signer dans des maisons d’édition plus importantes que la sienne. Le Bateau Pirate… C’est le surnom affectueux qu’ont trouvé ses auteurs pour désigner l’appartement limougeaud abritant le siège des Editons de la Malouine.

    Quand il a reçu le manuscrit De l’Ombre à la Lumière, il a hésité. Il sentait un souffle dans ces pages. Impossible de les publier en l’état cependant. Il restait du travail à fournir. Après avoir rencontré Antoine au parloir de la Maison Centrale, Laurent s’était décidé, et tous deux avaient correspondu pendant plus de six mois. Antoine Levorgne est un têtu, un dur à cuire qui ne s’en laisse pas compter, et, c’était sur ce point que le bât blessait : il n’avait pas l’intention de se soumettre aux contraintes éditoriales. Pour Laurent qui place le contact humain au-dessus de tout, travailler le tapuscrit sans jamais avoir Antoine en face de lui a été une expérience déroutante. Quant aux trois ou quatre fois où il s’était rendu au parloir, le poids du béton, des grilles et des horizons bouchés, l’avaient empêché de vivre la rencontre dans sa plénitude. Le résultat est là cependant, et le livre est bien parti. Le mystère entourant les prisons et les hommes qui y sont retenus est un créneau porteur. L’intérêt est immédiat. De plus Levorgne possède une trogne. L’archétype du vieux taulard façonné par les années de cellule et les heures de musculation. Il ne faut pas longtemps à Laurent Malouin pour s’apercevoir que sur le salon Antoine fait fureur. En l’observant, il se dit qu’il faut lui obtenir des permissions pour Lire à Limoges et la Foire du Livre de Brive. Découvrir de jeunes auteurs c’est bon pour la satisfaction morale et intellectuelle, avoir de temps en temps un titre qui « marche », c’est bon pour l’équilibre financier de l’entreprise. Et il se pourrait que cette année De l’Ombre à la Lumière soit ce titre un peu miraculeux qui permet à l’éditeur de passer l’hiver au chaud.

     

     

     © Pierre Mangin 2018

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