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    Une drôle de faune habite la rue des Trois Chevreuils. Une faune hétéroclite et joyeuse pour certains. Inquiétante et menaçante pour d’autres.

    Tout en bas de la rue, il y a le couple Renard. Leur gamin ne passe pas inaperçu : il est aussi roux qu’une forêt d’automne. Le garnement est bien un peu remuant, il n’est pas le dernier à faire des farces, et plus d’une fois il a sonné à ma porte avant de détaler en courant, mais au fond ce n’est pas un mauvais bougre.

    En face se tient une boutique d’antiquités tenue par les frères Loiseau. De mauvaises langues disent qu’ils ne sont pas toujours honnêtes, qu’ils n’hésitent pas à vieillir un meuble à coup de chevrotines ou à faire passer du métal doré pour du 18 carat. À quoi les frères Loiseau rétorquent que vendre du rêve est le cœur de leur métier, quitte à faire passer des vessies pour des lanternes. On ne leur connaît pas de femmes aux frères Loiseau. Le soir, les rideaux de la boutique descendus, ils montent dans leur appartement situé au premier étage, en ressortent pour aller manger dans un restaurant du centre ville. Quand ils ne sont pas à la boutique ils écument les brocantes et les vide greniers à la recherche de la perle rare.

    Un peu plus haut, au numéro 37, c’est le royaume de la famille Leboeuf. Les parents sont à la tête d’une impressionnante marmaille. Que des garçons. On dit qu’ils en ont suffisamment pour former une équipe de foot. Le fait est qu’on ne compte plus le nombre de carreaux que les petits Leboeuf ont cassés en se lançant dans des parties endiablées les soirs d’été !

    La petite maison devant la fontaine, c’est la maison des Poussin. L’aîné est un peu artiste. Il suit des études de peinture, on dit qu’il a de l’avenir dans ce domaine. Mais les parents auraient préféré qu’il se destine à la médecine ou à la magistrature.  

    Au 58, juste avant la place des Platanes, dans une maison aux jardinières débordantes de fleurs, vivent Cadichon et sa jeune épouse, Modestine. Un petit couple qui fait la fierté de la rue tant ils ont l’air amoureux. Les plus vieux envient secrètement ces soleils qui illuminent leurs visages en permanence, les plus jeunes voudraient prendre exemple sur leur bonheur.

    Pas très loin, sur le même trottoir, se trouve la maison des Lhermitte. Le père est un peu cabotin, il prend des pauses, mais tout le monde l’aime bien.

    Juste à côté c’est la maison de Cheval. La mémoire de la rue. Il faut dire que Cheval était facteur, il a distribué le courrier aux habitants de la rue pendant plus de quarante ans ! Il est au courant de toutes les histoires de la rue. Il est entré dans toutes les maisons, n’a jamais refusé un petit jaune ou un petit coup de gnôle l’hiver, et plus d’une fois on l’a vu finir sa tournée en zigzaguant ! C’est un vieil homme désormais, mais il est intarissable quand il parle de sa rue !

    Son meilleur copain, Bourdon, habite trois numéros plus loin. Un éternel célibataire qui a passé sa vie à vibrionner de femme en femme.

    La maison la plus austère de la rue (numéro 65), vous ne pouvez pas vous tromper, c’est celle de monsieur Lours. Monsieur Lours n’est pas de la rue. Il est arrivé il y a un peu moins de cinquante ans, avec ses parents. Il n’était alors qu’un enfant. Un enfant taciturne, comme l’homme qu’il est devenu. Il ne se lie avec personne, n’aime pas être dérangé. On dit que son père a assommé d’un solide coup de poing le gendarme venu l’interroger pour une sombre affaire de voitures maquillées. Que c’est pour cela que la famille est venue s’installer dans la rue des Trois Chevreuils. Le petit Lours a hérité du caractère ombrageux et solitaire de son père. Les seuls habitant de la rue avec lesquels il se soit un tant soit peu accoquiné, c’est avec les frères Loiseau, les antiquaires.

    Autant vous dire qu’avec ses voisins directs, les Lama, ce n’est pas l’entente cordiale. Les Lama aiment pousser la chansonnette en famille le dimanche. Et Lours, la chansonnette, ce n’est pas sa tasse de thé !

    Je pourrais encore vous parler de Laurent Outang qui roule toujours les mécaniques (il s’est mis en ménage avec la petite Cheeta, une jeune et jolie eurasienne) ; de Canardo, qui fourre son nez partout ; d’Archimède, toujours dans ses vieux livres ; de Babar qui aime réveiller la rue tôt matin au son d’un clairon ; de Caroline qui fait pousser des salades jusque sur son balcon ; ou de Capi Zerbino et Dolce, les trois inséparables qui ne manquent jamais l’occasion d’une pitrerie.

    Oui, je pourrais encore vous parler longtemps de la faune habitant la rue des Trois Chevreuils. Pour moi une faune hétéroclite et joyeuse, sans hésitation.

    Mais, plus que mille paroles, le plus simple est que vous veniez la découvrir par vous-même. N’oubliez pas : la rue des Trois Chevreuils…

    Croyez-moi, elle vaut le détour.

     

    ©Pierre Mangin 2020

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    La Rue des Trois Chevreuils (Suite)

    La rue des Trois Chevreuils, c’est d’abord un nom. Un toponyme qui fleure bon la forêt, un toponyme qui fleure bon une nature préservée. D’autres sans doute, diront qu’un tel nom évoque l’automne, l’ouverture de la chasse, les grandes tueries matutinales, les rendez-vous de chasse et les repas pantagruéliques loin des femmes bavasses et des marmots bruyants.

     

    Je ne suis pas chasseur.

     

    Qu’importe ! Chasseur impénitent ou arpenteur bucolique, quand on apprend l’existence d’une rue des trois Chevreuils dans une ville, qui, sans être une mégalopole reste cependant une ville d’importance moyenne, on a qu’une envie : partir à sa recherche, parcourir ses trottoirs,  découvrir ses charmes.

     

    La rue des Trois Chevreuils ne donne pas sur la place Saint-Hubert, pas davantage sur la rue de la Petite Boucherie. La rue des Trois Chevreuils prend naissance à l’angle de l’Allée des Bourguignons et de l’Impasse des Artisans. De là elle prend un essor d’un rectiligne parfait pendant près de cinq ou six cent mètres. Le marcheur qui l’emprunte dans ce sens ne remarquera peut-être pas que la rue des Trois Chevreuils est une rue montante. Ses mollets se chargeront de le lui faire remarquer. Il est à noter que prise dans l’autre sens, la rue des Trois Chevreuils est une rue qui descend. En cela on peut affirmer qu’il s’agit d’une rue à double sens, non pas de circulation, mais de dénivelé.

     

    Le souffle un peu raccourci par l’insidieuse montée, le promeneur attaquera la partie sinueuse de la rue des Trois Chevreuils. Car, à partir du numéro 88 (pour le côté pair de la rue, pour le côté impair la montée rectiligne s’achève devant le numéro 97) la rue des Trois Chevreuils se lance dans une série de méandres lascifs sans jamais cesser pour autant de monter. À ce niveau l’illusion n’est plus possible. L’œil, tout comme les jambes, le constate ; et l’esprit aguerri le devine : la rue des Trois Chevreuils se lance à l’assaut de la colline qui surplombe la ville et en fait son charme.

     

    La rue des Trois Chevreuils est l’une des rues qui constituent ce qu’il est convenu d’appeler l’hyper centre. Les villes, sans doute l’aviez-vous remarqué, ne se contentent plus d’un centre, il leur faut aussi un hyper centre. Le centre du centre en quelque sorte, le saint du saint pour les croyants, le cœur du cœur pour les autres.

     

    L’hyper centre d’une ville concentre en son sein les beautés architecturales, les singularités locales et autres curiosités touristiques. En cela l’hyper centre qui nous occupe aujourd’hui ne déroge pas à la règle. La question légitime qui s’impose est pourquoi, dans ces conditions, la rue des Trois Chevreuils est-elle si peu connue des habitants ?

     

    D’après ce que m’a confié un autochtone, les habitants de la rue des Trois Chevreuils réunis en association et fort de leur nombre, on fait pression sur les constructeurs de GPS pour que leur rue n’apparaisse pas sur leurs cartes. Ceux qui n’habitent pas la rue ont beau protester, l’association des gens de la rue est suffisamment riche pour trouver les bons arguments et convaincre les éditeurs de GPS.

     

    (On a toujours à gagner de converser avec les autochtones. Ils tiennent leur pays, leur province, leur ville, leur quartier ou leur rue en très haute estime ; et sont ravis de partager avec l’étranger les particularités si notables qui font que leur pays, leur province, leur ville, leur quartier ou leur rue sont uniques.)

     

    Plusieurs éléments permettent au promeneur de savoir avec certitude qu’il vient, passé le numéro 88, de pénétrer dans l’hyper centre. D’abord, la rue des Trois Chevreuils abandonne à ce niveau son bitume anthracite pour revêtir des pavés de granit inégaux, qui s’ils ne facilitent pas la marche des dames en talons aiguilles, donnent immédiatement à la rue un cachet ancien fort prisé des touristes. La municipalité, dans un souci de rendre à la rue des Trois Chevreuils son apparence originelle, l’a réhabilitée entièrement au tout début des années 2000. Le bitume, on l’a vu, a été remplacé par des pavés, les trottoirs et leurs caniveaux accolés ont disparu. Pour permettre l’évacuation des eaux de pluie, la rue a été a été dotée de deux pentes légères se rejoignant en son médian. Ainsi la rue des Trois Chevreuils telle qu’on la connaît aujourd’hui à l’apparence qu’elle avait au Moyen Âge. La municipalité, dans sa grande sagesse a cependant conservé à la rue son système d’évacuation des eaux usées, communément appelé tout à l’égout. Ainsi le promeneur du XXIième  siècle peut l’arpenter en toute sécurité, sans risquer de recevoir sur la coloquinte les urines nocturnes d’une famille de quatre ou six personnes. Voire pire.

     

    Deuxième élément permettant au promeneur de savoir avec certitude qu’il vient de pénétrer dans l’hyper centre : la rareté et la cherté des places réservées au stationnement. Dans l’hyper centre tout est fait pour décourager la circulation automobile. Avec un bémol cependant : si les autos n’y sont pas les bienvenues, elles y sont rarement interdites. Le dernier maire portait un projet dans ce sens pour son second mandat. Il s’est vu accusé d’être un passéiste anti voiture lié aux grands trusts écologiques. Il a logiquement perdu les élections. Éliminer les voitures de l’hyper centre est un sujet clivant, c’est à ses dépends qu’il l’a appris.

     

    Dans la rue des Trois Chevreuils, les trottoirs ayant disparu (du moins à partir du numéro 88) l’espace est dit « partagé ». Comprenons bien ce que espace partagé signifie. L’espace partagé est un espace où piétons, cyclistes, planche à roulettistes, trottinettistes et automobilistes sont appelés à vivre en bonne harmonie. On en appelle à leur sens civique, à leur sens du vivre ensemble. En clair, cela veut dire que le piéton, livré à lui-même sans la dérisoire protection que lui offrait le trottoir , devra à chaque instant être d’une vigilance extrême pour ne pas se faire bousculer par une trottinette folle, renverser par un fougueux vélo ou écrabouiller par un chauffard énervé.

     

    La rue des Trois Chevreuils a retrouvé son allure moyenâgeuse, mais le promeneur ne risque plus guère de se faire occire par quelque bande de soudards avinés, ni de se faire trancher la gorge à chaque porte cochère pour se faire dérober sa bourse. Ici les pickpockets sont affables, ils agissent avec une célérité discrète. Les auberges mal famées, les tripots sordides ont été remplacés par des salons de thé, des glaciers, des restaurants gastronomiques, des boutiques de luxe et autres commerces fort accueillants pour les cartes bleues. L’espace partagé permet ainsi au piéton de renouer avec l’esprit de danger et de peur qui habitait son homologue il y de cela six ou sept cents ans.

     

    Tel le torero au milieu de l’arène il pourra effectuer de somptueuses passes tout en admirant d’un œil émerveillé les richesse architecturales que lui offre sans compter la rue des Trois Chevreuils. Hôtels particuliers, hospice aux fenêtres à meneaux, maisons à colombages, seigneurie du Chevalier Robert dont la tour coiffée de dentelures finement ciselées est un joyau du 12ième, sans oublier l’hostellerie de la Duchesse Cunégonde, sise au numéro 20, où l’on dit que Jeanne aurait passé une nuit avant d’aller bouter les anglais hors de France.

    ©Pierre Mangin 2020

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    La Rue des Trois Chevreuils

    Comme tout un chacun il m’arrive de demander mon chemin dans une ville. Et s’il m’arrive de tomber sur des personnes charmantes qui me renseignent avec efficacité, il m’arrive aussi de tomber sur des gens qui ne connaissent absolument pas l’endroit où je me rends.

     Cela se voit à leur mimique. Mélange de surprise et d’incompréhension.

     Après les salutations d’usage et une fois ma question posée, ils laissent entendre un blanc.

     Moi, je sais déjà qu’ils ne savent pas. Je sais aussi qu’ils vont se mettre en quatre pour m’aider.

     — La rue des Trois Chevreuils vous dites ?

     Oui, c’est bien de celle-ci dont il s’agit, pas de la rue des Trois petits Cochons…

     Mon interlocuteur fait la moue. La rue des Trois Chevreuils… C’est une colle. On dirait un candidat qui aurait franchit brillamment toutes les étapes d’un jeu télé avant de flancher bêtement sur la question à mille euros. Ou un aspirant bachelier interrogé sur l’unique partie du programme dont il aurait fait l’impasse durant ses longues semaines de révision.

     Je voudrais m’éclipser, reprendre mes recherches, aller de l’avant. Mais en face de moi l’homme (ou la femme, j’ai eu à maintes reprises l’occasion de le constater : ce genre de comportement ignore les frontières du sexe), disons donc la personne en face de moi ne veut rien lâcher. Je lui ai demandé un renseignement. Elle me renseignera coûte que coûte. C’est en général le moment où elle se lance dans des associations d’idées :

     — La rue des Trois Chevreuils… Ce n’est pas du côté de la place Saint-Hubert ?

     Chevreuils, Saint-Hubert… Facile !

     Il arrive que la personne à qui je demande mon chemin ne soit pas seule. Alors j’ai en face de moi deux belles âmes qui ne connaissent pas l’adresse où je me rends mais qui ont décidé de m’aider.

     Et là c’est terrible.

     Car bien sûr, ils sont deux à se lancer dans les associations d’idées.

     — Mais non ! La rue des Trois Chevreuils elle doit donner sur la rue de la Petite Boucherie ? N’est-ce pas monsieur, elle donne sur la rue de la Petite Boucherie ?

     J’ai bien envie de répondre que si je savais où donne la rue des Trois Chevreuils, peut-être n’aurais-je pas eu besoin de demander mon chemin… Mais au fond ces personnes se décarcassent pour moi, elles m’offrent de leur temps. C’est inutile, inefficace, ça ne m’aidera pas, mais c’est gentil.

     Alors je ne dis rien.

     Je subis encore une bonne dizaine de minutes leurs supputations aléatoires tout en essayant de remercier et de m’éclipser.

     Le salut vient parfois d’un passant.

     — Ah ! Voici un passant. Allons lui demander, déclare d’autorité mon interlocuteur.

     Car mon problème désormais c’est aussi le sien. Si la rue des Trois Chevreuils existe, il la trouvera !

     À cet instant deux options sont possibles.

     La première, miraculeuse, le passant connaît la rue des Trois Chevreuils. Il m’indique le chemin en termes précis, compréhensibles. Je remercie avec chaleur tout le monde et je m’échappe. Bien sûr, il s’agit d’un miracle. Et je n’y crois pas trop.

     La seconde option, le passant n’a jamais entendu parler de la rue des Trois Chevreuils. Mais refuse de me laisser sans aide.

     Alors se forme un groupe sur le trottoir. Un groupe de bonnes volontés infructueuses, avec moi au milieu, impuissant, vaguement désespéré. Qu’avais-je besoin de demander la rue des Trois Chevreuils ? Ne pouvais-je pas demander le boulevard du Général De Gaule ? Tout le monde connaît le boulevard du Général De Gaule. Alors que la rue des Trois Chevreuils… Je l’avais bien cherché !

     Soyons honnête. Ce genre de mésaventure n’est pas systématique. Il arrive aussi que la personne à qui je demande mon chemin sache me renseigner.

     — La rue des Trois Chevreuils ? Je connais très bien ! D’ici c’est facile. Vous retournez sur vos pas vous prenez la troisième à gauche puis vous tournez deux fois à droite vous verrez une maison avec des géraniums aux fenêtres vous continuez tout droit encore quarante-huit ou cinquante-deux mètres au rond point vous prenez la rue de droite mais pas tout à fait la droite mais pas non plus à gauche vous trompez pas puis vous longez un parc enfin c’est pas tout à fait un parc vous verrez après le chêne à deux troncs vous obliquez mais n’ayez pas peur d’obliquer hein vous obliquez à gauche toute puis la troisième non la deuxième attendez non c’est la quatrième à droite la suivante à gauche encore à droite et deux fois à gauche et vous êtes arrivé. Vous voyez, c’est pas compliqué !

     Un peu sonné je remercie. Avant de repartir je prends un temps pour respirer…

     Le printemps dernier, dans une petite ville où je me rendais pour la première fois, j’ai cherché mon chemin à l’aide de mon smartphone. Une application GPS que les enfants m’avaient incité à télécharger. Je me revois marchant dans les petites rues de cette cité de caractère, téléphone en main, suivant ses indications pas à pas. Une efficacité redoutable. Le GPS ne s’est livré à aucune association d’idées. Il ne m’a pas non plus saoulé d’explications incompréhensibles. Il m’a guidé à l’exact endroit où je désirais me rendre. Et par le chemin le plus court encore !

     Mais tout ça ne vaut pas la chaleur d’explications confuses, la poésie d’associations hasardeuses et la gentillesse d’inconnus abordés dans la rue…

     

    ©Pierre Mangin 2020

     

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