• La Dictée

    Quand venait l’heure de rendre les dictées, aucun de nous ne songeait à faire le pitre. Il faut dire que l’instant était solennel : le maître ne plaisantait pas avec l’orthographe. Il répétait à l’envi que l’apprentissage du français était la colonne vertébrale autour de laquelle s’articulaient toutes les autres matières. Alors, quand du haut de son estrade, il sortait de sa sacoche les copies, qu’il les tapotait pour en faire un jolis tas bien ordonné ; quand, les copies bien en main, il balayait la classe du regard, s’attardant une ou deux secondes sur chaque tête, plus d’un enfant retenait son souffle. Et quand enfin il descendait les deux marches de l’estrade pour commencer la distribution, dans les jeunes poitrines plus d’un cœur commençait de battre trop fort.

    C’était un rituel. Le maître arpentait les allées et remettait à chacun d’entre nous sa copie. D’une voix forte il disait le nom de l’élève puis, après un petit temps de suspens, sa note. Suivait une série de commentaires, acerbes ou élogieux, dont toute la classe profitait. Les copies, il ne les rendait pas dans un ordre aléatoire. Pas davantage par ordre alphabétique. Non plus selon l’agencement de nos tables. Non, il commençait toujours pas les résultats les plus lamentables, ceux qui suscitaient sa colère, pour finir par les copies les plus avantageuses. Notre peur était d’être appelé dans les premiers et de subir son acrimonie.

    Je garderai longtemps encore le souvenir d’une dictée mémorable, ainsi que tous les sentiments qui m’habitèrent alors que notre instituteur distribuait nos copies.

    Comme à son habitude il ne se pressait pas. Il aimait faire durer le plaisir. Plaisir pour lui… Pour le premier appelé il prit sa voix sèche, plus cinglante qu’une gifle :

    — Thomas : vingt sur vingt !

    Thomas baissa les yeux vers son pupitre, honteux et craintif.

    — Vingt sur vingt insista le maître. Pas une faute d’accord. Même les participes passés avec avoir. Il y avait des pièges pourtant… Et bien non. Tous justes ! Et je ne parle pas des conjugaisons. Pas un « s » oublié à la deuxième personne du singulier, pas un « t » à la troisième personne. Les accents, idem, les aigus à gauche les graves à droite. Jusqu’aux points sur les « i » et les « j ». Pas un ne manque à l’appel ! Résultat des courses vingt sur vingt. Le troisième vingt d’affilée. À croire que tu le fais exprès. Tu peux m’expliquer une telle note en dictée ? Ce n’est pourtant pas compliqué de faire des fautes, non ? Alors, qu’à-tu à répondre, Thomas ?

    Thomas se garda de répondre. D’ailleurs, que pouvait-il dire ? Il avait rendu une copie digne de ces romans classiques que l’on trouve dans les bibliothèques. Il ne récoltait que ce qu’il méritait.

    — Que vas-tu faire de ta vie avec des notes comme ça, tu peux me le dire ? s’escrimait le maître. Tu veux devenir académicien, c’est ça ? Alors continue ! Tu finiras par y arriver ! Mais je te préviens Thomas, immortel c’est pour les vieilles personnes. En attendant il va falloir te loger, manger, t’habiller. Et si tu crois que c’est avec des vingt en orthographe que tu vas y arriver, laisse-moi te dire que tu te mets le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate !

    D’un geste méprisant le maître jeta la copie de Thomas sur son pupitre. J’ai eu le temps d’apercevoir le 20/20 infamant en lettres rouge, souligné trois fois.

    Puis l’instituteur quitta Thomas et continua sa distribution.

    — Léa, seize sur vingt. Les participes c’est ton dada à toi aussi. Pas une seule faute dans les accords. Tout juste si tu as daigné oublier un « s » au conditionnel. Tu essaies de battre Thomas ? Vous faites une compétition tous les deux ? À qui écrira le plus juste ? Si vous voulez perdre votre temps, libre à vous.

    Enfin, arrivèrent les notes moyennes. Celles où l’on ne se fait pas remarquer quand on les obtient. Ni trop élevées pour craindre la colère du maître, ni trop basses pour recevoir ses louanges. À ce stade de la distribution nous respirions un peu mieux. Les bonnes notes tombées, ne restaient que des moyennes, des faibles et quelques très mauvaises. Nous ne risquions plus de nous faire gronder. Une réprimande tout au plus nous guettait si par malheur notre note se trouvait être un peu meilleure que celle de la dernière dictée.

    — Simon, huit ! C’est bien Simon, tu es sur la bonne voie. J’ai longtemps cru que tu ne descendrais pas en dessous des douze. Continue comme ça, Simon ! Attention quand même aux adjectifs épithètes. Tâche d’oublier un peu qu’ils s’accordent en genre et en nombre avec le nom qu’ils accompagnent. Tu peux y arriver.

    — Ethan, deux ! C’est bien Ethan, très bien. Si tu t’appliques je suis sûr que tu peux décrocher un zéro.

    Le maître n’avait plus qu’une copie en main. La mienne. Mon cœur battait la chamade. Je pensais avoir bien raté ma dictée, mais pas à ce point tout de même. Et voilà que je caressais l’espoir d’avoir mon premier zéro de l’année. C’est mes parents qui allaient être contents ! Le maître se rapprocha à pas lents de ma place. Dans la classe on entendait une mouche voler. C’est Timéo qui l’avait capturée dans la cour de récré. Il avait dû ouvrir trop grand la boîte d’allumettes dans laquelle il la retenait prisonnière.

    Enfin le maître s’arrêta devant moi et me tendit ma copie. Je n’osais regarder pour voir ma note.

    — Chloé, zéro ! Bravo Chloé, je te félicite ! Ta copie regorge de fautes à toutes les lignes. Pas de majuscules en début de phrases, conjugaisons fantaisistes à souhait, orthographe aléatoire, accords insolites, consonnes doublées quand il ne le faut pas... Tout y est. J’ai même eu envie de te donner des points en dessous de zéro tellement tu es méritante. Mais l’inspecteur ne veut pas.

    Zéro, j’avais zéro ! Quel bonheur ! Pour un peu je me serai mise à chanter !

    — Tu viendras me voir à la fin du cours, Chloé. Je tiens à récompenser tes efforts. Je te donnerai un livre. Mais ne t’inquiètes pas, il est écrit en langage Sms, tu verras, c’est très drôle et tu ne prendras aucune bonne habitude avec ce genre de lecture.

     

    ©Pierre Mangin 2019

    (Première publication, Revue Le Traversier, 2015)

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  • Oyez, oyez, Torticolis N° 7 est paru !

    Ce septième opus est encore plus beau que les précédents...

    Il est en vente à la librairie Arcanes (Châteauroux), à Cultura (Saint-Maur) et à la librairie du Berry (La Châtre)

    Pour en savoir plus : https://editionstorticolis.wordpress.com/

     

    TORTICOLIS N° 7

    TORTICOLIS N° 7

     

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    Nitroglycérine

                (Petite variation autour du verbe sauter)

    Ce n’est pas pour rien qu’on l’avait surnommé Nitroglycérine : ses sautes d’humeur étaient aussi imprévisibles que redoutées.

    Enfant, Nitroglycérine, Nitro pour les intimes, aimait à faire exploser des pétards sous le pis de vaches pour le plaisir d’apprendre de nouveaux jurons, ceux que le paysan ne manquait pas de déclamer en essayant de rassembler son troupeau dispersé. Plusieurs fois aussi le paysan fut sur le point de lui sauter sur le râble, mais Nitro était vif, il enfourchait sa bicyclette et se carapatait avant de recevoir la rouste qui lui était destinée.

    Au collège, parmi ses nombreux faits d’armes, on raconte qu’il s’était embrouillé avec son professeur de gymnastique. Ce dernier, en cours de natation, voulait à tout prix qu’il se jette du plus haut plongeoir de la piscine municipale. Au final, sans trop que l’on sache comment la chose est arrivée, c’est le professeur qui s’était lancé dans une démonstration approximative du saut de l’ange. Tout habillé, s’attirant ainsi les foudres du personnel de la piscine.

    Devenu ado, Nitro a pratiqué la boxe. Jouer à la corde à sauter avec les filles était mal vu par ses camarades, ils l’auraient traité de gonzesse, mais sauter à la corde au pied d’un ring, ça c’était viril. Et la virilité, il aimait ça Nitro.

    C’est au club de boxe que Nitro se mit à fréquenter une bande d’infréquentables, davantage intéressés par la meilleure manière de mettre un type KO que par le noble art.

    Fini les pétards sous les pis des vaches ou les sauts de puce chez les belles de nuit. C’est quand il commença à faire voler des coffres fort en éclats pour le compte des infréquentables que les ennuis de Nitro commencèrent.  Il laissait tant de traces et d’empreintes derrière lui que pour la police se fut un jeu d’enfant de le cueillir au saut du lit. Mauvais garçon mais belle âme Nitro ne dénonça pas ses commanditaires. Pour le remercier de sa droiture, la justice gonfla sa condamnation, soit dix ans de réclusion. Fort heureusement, avec le jeu des remises de peine, Nitro pu sortir au bout de douze ans. Oui, il avait lié en prison des amitiés nouvelles, et ne sautait jamais son tour pour un mauvais coup ou une bonne bagarre, ce qui lui amena une multitude de nouvelles condamnations venant s’ajouter à l’initiale.

    Rendu à la vie civile, Nitro se laissa embringuer dans un groupe d’illuminés dirigé par un gourou replet. Il a ainsi passé quelques mois à chanter des mantras abscons en se nourrissant exclusivement de carottes et de salade. Régime drastique s’il en est, censé faire s’élever directement l’âme des adeptes vers les hauteurs célestes. Hauteurs que seules les consciences purifiées peuvent entrevoir, dixit l’auguste guide, qui, vu sa corpulence, s’exemptait du régime salade carottes. Le jour où le gourou avait emmené sa joyeuse bande au sommet d’une falaise abrupte dans le but avoué de les précipiter dans le vide afin d’accélérer leur ascension vers les ineffables beautés astrales, Nitro s’était souvenu de ses cours de boxe. Il avait ensuite reconduit le petit groupe, pour le coup un peu moins illuminé, vers les saines régions terrestres, en laissant sur place un gourou ayant perdu beaucoup de sa superbe.

    Et voilà qu’il n’y a pas une semaine ce bon Nitro se tenait devant moi, orageux, fulminant, éructant. Encore une fois, il voulait tout faire sauter. Peut-être l’ignorez-vous, mais Nitro ne conçoit qu’une façon de régler ses problèmes relationnels avec ses semblables : les disloquer, les désagréger, les pulvériser, les éparpiller à grands coups de dynamite ou de cocktail Molotov. Voire de bouteilles de gaz pour lesquelles il nourrit une affection particulière.

    Cette fois, il en avait après la gardienne de son immeuble. Quand il est dans cet état, Nitro à une fâcheuse tendance à sauter du coq à l’âne, pas facile de le suivre. J’ai tout de même fini par comprendre que la gardienne, lassée des excentricités de Stupide, le chien de Nitro, lui avait demandé de le tenir en laisse. Stupide est un chien attachant, un bon gros bâtard d’une soixantaine de kilos, affligé d’une obsession sexuelle troublante. Il serait injuste de dire qu’il saute sur tout ce qui bouge, non, il ne saute que sur les hommes en cravate. C’est ainsi qu’il s’était jeté sur le locataire du sixième, un employé de banque tout ce qu’il y a de bien, et s’était frotté sur sa jambe avec frénésie après l’avoir coincé contre la rampe de l’escalier.

    La gardienne, je pense, ne mesurait pas sa chance : sans doute aucun, Nitro avait pris sur lui pour ne pas l’alpaguer. Quant à l’employé de banque il serait sage qu’il évite de croiser Nitro pendant quelques temps car alors il y a fort à parier qu’il lui sauterait aussitôt à la gorge.

    Pour l’heure Nitro me détaillait son plan pour réduire au silence l’horrible, l’affreuse, la détestable délatrice qu’était sa gardienne d’immeuble. Un plan assez simple au demeurant. Une bouteille de gaz (quand je vous disais qu’il les affectionnait), un système de mise à feu rudimentaire, bricolé à l’aide d’un vieux réveil matin et de fils de cuivre, et baoum ! La loge saute, la concierge avec. « Et moi », me précisa Nitro, « je saute de joie au plafond et fais péter un bouchon de Champagne. Tiens, pour fêter ça, peut-être même que je vais prévoir quelques crêpes à lancer en l’air ! »

    J’ai rassemblé toute ma force de persuasion pour dissuader Nitro de mettre son plan à exécution. « Dissoudre ta gardienne dans un feu pyrotechnique », lui ai-je dit, «  feu pyrotechnique qui certes ne manquerait pas d’un certain panache, ne serait que reculer pour mieux sauter. Tu es connu comme le loup blanc, ils auront tôt fait de te retrouver et de te foutre au trou. Pour commencer tes sursis sauteront, puis tu paieras le prix fort pour ta petite sauterie. Et que deviendrait Stupide, tu y as pensé ? »

    À l’évocation de Stupide, j’ai vu les yeux de Nitro s’embuer. Il est comme ça Nitro, impulsif, explosif, tendre, sensible. Une grosse larme a coulé sur sa joue. Il m’a sauté au coup, sa larme s’est écrasée sur ma chemise.

    « Plutôt me jeter du haut de la Tour Eiffel comme l’autre cinglé avec son aile de chauve-souris en caoutchouc[1] que de retourner en prison ! » me dit-il d’un ton larmoyant.

    Quand Nitro baisse sa garde, je possède un peu d’autorité sur lui. Alors j’ai poussé mon avantage :

    « Maintenant Nitro, tu vas présenter tes excuses à l’employé de banque ! », lui ai-je ordonné.

    Entre deux sanglots Nitro a promis.

    « Ah ! Tu vas aussi me faire le plaisir d’aller acheter une laisse pour Stupide. Et que ça saute ! »

     

    ©Pierre Mangin 2019

    (Merci à John Fante pour son bon chien Stupide)

     



    [1] Le 04 février 1912, à huit heures du matin, Franz Reichelt, un tailleur français d’origine autrichienne, a sauté du premier étage de la Tour Effel pour tester un costume parachute de son invention. Il s’écrasa lourdement cinq secondes plus tard, laissant dans le sol gelé un trou de quinze à vingt centimètres…

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