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    Longtemps je me suis caché la Vérité

    (Image Nile de Pixabay)

    Longtemps je me suis caché la vérité. Elle était trop douloureuse. Trop honteuse. Je refusais de la voir.

     Ce sont des amis, des amis proches, qui les premiers ont tenté de m’alerter. Avec beaucoup de tact. Ils me disaient que je ne pouvais pas continuer comme ça, que je devais me faire aider. Josef, avec qui je cultive une amitié précieuse depuis mes sept ans, a même proposé de m’accompagner :

     — Tu ne pourras pas arrêter seul ! Le chemin sera long, douloureux sûrement, mais je serai avec toi, je ne te lâcherai pas.

     Je fanfaronnais. M’amusais de ces accès de sollicitude.

     — Mais j’arrête quand je veux Josef, je n’ai aucun problème, je t’assure. Cesse de t’inquiéter ainsi pour moi !

     — Alors arrête ! Ne serait-ce que trois jours, pour voir. Tiens, un seul jour même ! Si tu y arrives, promis, je te fous la paix avec ça.

     Je me souviens avoir regardé mon ami avec un brin de commisération :

     — J’arrête quand je veux, Josef… Mais je n’ai pas envie d’arrêter, voilà tout.

     Les premiers signes d’alerte, je les ai balayés, jetés aux oubliettes. Mes premières crampes, par exemple, je jurais haut et fort qu’elles étaient la résultante du stress subi au travail.

     Il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir…

     Au boulot les collègues commençaient à parler dans mon dos. Ils avaient remarqué mes manies, mes absences, mes dissimulations. Un matin j’ai trouvé, Aymard, mon chef de service, qui m’attendait dans le hall d’entrée. Il exigeait de voir l’intérieur de ma sacoche. J’ai menti en disant qu’elle ne contenait que mes sandwichs pour la pause méridienne.

     — Ouvrez là !

     À la vue de ce que j’y dissimulais, les sourcils d’Aymard ont tremblé. Signe chez lui d’un profond énervement.

     — Allez reposer ça immédiatement dans votre voiture, et rejoignez-moi dans mon bureau !

     J’ai eu le droit à tout. Au petit laïus sur l’entreprise, aux règles qui doivent s’appliquer à toutes et à tous, à la cohésion du groupe. Bien sûr il n’a pas oublié le couplet moralisateur et m’a lui aussi proposé de l’aide :

     — Notre médecin du travail peut vous épauler dans votre cheminement vers la guérison. Il vous donnera des noms et des adresses de personnes compétentes. Des spécialistes de l’addiction. Bien sûr, cela restera secret. À part vous et moi, personne ici ne sera au courant, je vous en donne ma parole.

     C’était mon chef de service. Il prenait sur lui de ne pas prévenir la hiérarchie. Faussement contrit j’acceptais l’idée d’un rendez-vous avec le médecin du travail, sachant pertinemment que je n’avais aucune envie d’engager un processus pour arrêter.

     Puis c’est Coraline, ma femme, qui s’y est mise. Depuis quelques temps déjà, elle me tannait pour que je consulte (elle aussi !). Une nuit où j’étais resté seul dans le salon jusqu’à une heure plus que tardive, j’étais allé me coucher en prenant soin de ne pas la réveiller.

     Elle ne dormait pas. À peine m’étais-je glissé dans le lit qu’elle me posa un ultimatum :

     — Si tu ne te fais pas soigner, je te quitte !

     — Mais je ne suis pas malade mon amour !

     — Ne fais pas l’imbécile Pierre, tu sais très bien de quoi je parle !

     Coraline s’est assise dans le lit. Je ne la voyais pas, mais je savais qu’elle me foudroyait du regard.

     — Je te préviens, je ne plaisante pas ! Je partirai, même si ça me crève le cœur. Je n’en peux plus !

     Pour faire retomber la tension j’ai accepté l’idée d’un week-end complet d’abstinence. Satisfaite Coraline s’est tournée. Quelques minutes plus tard j’entendais son souffle paisible : elle s’était endormie.

     Pour moi ce fut plus long… J’étais nerveux.

     Le samedi venu, Coraline m’a suivi dès mon réveil, m’empêchant de m’installer à mon bureau comme chaque matin. Cela m’a un peu agacé, mais c’était de bonne guerre : elle tenait à vérifier que je tiendrais ma promesse. À peine notre petit déjeuner avalé, elle m’a proposé d’aller marcher. Une proposition qui ne souffrait pas de refus…

     — Un peu d’exercice te fera le plus grand bien ! Et puis ça t’évitera de trop penser.

     Moi je faisais le malin. Jurant aux grand Dieux que tout allait bien et que je n’avais nul besoin de me changer les idées.

     De retour trois heures plus tard, et après une bonne douche, j’ai dit à Coraline que j’allais me détendre un peu au bureau.

     — Dix minutes, pas plus, ne t’inquiète pas !

     De ne pas m’y être installé le matin me manquait. Je sentais monter ma nervosité.

     — Mais bien sûr mon chéri, va te détendre un peu à ton bureau.

     

    Longtemps je me suis caché la Vérité

    (Image Andrys Stienstra de Pixabay)

    Un peu surpris qu’elle ne se montre pas davantage combative, je me suis assis devant l’ordinateur. D’un doigt fébrile j’ai appuyé sur le bouton de démarrage. Avant de me rendre compte que le clavier avait disparu. Et aussi mon pot à crayons !

     Appuyée au chambranle de la porte, Coraline me regardait, un sourire radieux sur les lèvres…

     — Que veux-tu que je fasse sans clavier ? lui ai-je demandé un peu agacé.

     — Ce que tu veux mon chéri. Regarder les infos, des vidéos sur You Tube, surfer sur le Net. Ce que tu veux, mais pas écrire !

     Rageusement j’ai éteint l’ordi.

     Pendant le repas je riais intérieurement. Coraline s’était crue forte en subtilisant le clavier et le pot à crayons. Mais des crayons, des stylos, j’en avais un peu partout, disséminé dans la maison, presque dans toutes les pièces. En début d’après-midi, alors que Coraline s’accordait une petite pause point compté sur un fauteuil, je me mis en recherche. Le stylo bille noir que je conserve en permanence dans ma sacoche avait disparu. Le crayon de papier et le petit carnet à spirale, toujours glissés dans une poche de mon sac à dos, aussi. Idem pour le feutre pointe fine caché dans l’un des tiroirs du salon. Dans ma boîte à outils je laisse un crayon et quelques feuilles en quatre. Soit disant pour prendre des mesures… Tout avait disparu !

     Après une heure de recherche, je commençais à trembler. De rage, d’énervement. De manque ?

     Dans son fauteuil Coraline jubilait…

     J’étais certain qu’elle avait oublié une chose. J’entrai dans la cuisine et refermai bruyamment la porte derrière moi. La craie accrochée au frigo, à côté de l’ardoise magnétique avait disparu elle aussi. Elle avait pensé à tout !

     En repassant dans le salon Coraline m’a interpellé :

     — Alors mon amour, ça va comme tu veux ? Tu cherchais la craie dans la cuisine peut-être ? Mon pauvre chou, tu ne l’as pas trouvée…

     — Ô ça va, te fous pas de moi en plus ! Je voulais juste noter un petit bout de phrase qui me trotte dans la tête. Pas de quoi fouetter un chat !

     — Oui, un petit bout de phrase… Et puis après un autre petit bout de phrase. Et puis pourquoi pas, encore une…Et une autre… Avec toi ça n’a jamais de fin. Et puis souviens-toi ! Tu m’as promis une abstinence complète. COMPLETE ! Pas une demi abstinence…

     — Merde, noter une phrase c’est pas écrire quand même ! Faut pas pousser, tu m’emmerdes à la fin !

     Je devenais vulgaire, agressif… Coraline marquait des points.

     De désœuvrement je pris la télécommande et zappai sur la télévision pendant un bon moment. Aucun programme ne trouva grâce à mes yeux. Ils étaient tous stupides, ineptes, soporifiques. Je pensais à tous ces mots qui se perdaient, toutes ces phrases qui ne reviendraient pas. Parce qu’une phrase dans la tête n’a pas vocation d’y rester plus que le temps nécessaire à la noter. Une fois notée le travail d’écriture peut commencer. Pour l’améliorer, la ciseler, la polir… Pour lui trouver d‘autres compagnes, des phrases qui la précèdent, d’autres qui la suivent… Il n’y avait plus un stylo dans la maison, plus un crayon, plus un bout de craie. Et mon clavier avait disparu.

     Alors que sur l’écran un groupe d’acheteurs compulsifs se battait à coup d’enchères pour une vieille soupière fendillée, j’ai eu l’idée. L’idée de génie qui aussitôt couvrit ma nervosité d’un baume apaisant. L’air de rien je me suis saisi de notre smartphone. Ces engins sont épatants, ils possèdent un bloc note, j’allais pouvoir écrire en toute discrétion.

     La voix de Coraline tua mes espoirs dans l’œuf :

     — Popopop, se contenta t-elle de me dire en me tendant la main.

     Furieux je lui ai rendu le portable et suis parti me défouler dans le jardin.

     Je suais à grosses gouttes, mes membres étaient agités de tremblements incontrôlables. Je me suis rendu à l’évidence : j’étais incapable de rester vingt-quatre heures sans écrire. J’étais accroc.

     Quand Coraline m’a retrouvé dans le jardin j’avais défiguré la pelouse en tentant de scribouiller dessus à l’aide d’un bâton taillé en pointe. Il était temps pour moi d’abdiquer :

     — Ok, dis-je. Je ferai ce que tu as décidé. Laisse-moi seulement aller jeudi à l’atelier d’écriture. Juste ça. J’abandonne tout le reste. Promis. J’abandonne mon roman en cours, mes nouvelles, les envois aux revues. Même mes jeux d’écriture ! J’abandonne tout. Je garde juste l’atelier.

     — L’atelier d’écriture ? Non Pierre, non… Dans ton groupe ils sont tous plus fondu les uns que les autres. Ecrire, partager, écrire encore, partager toujours… Ils n’ont que ces mots à la bouche. Vous en êtes arrivés à écrire sur les écrits des uns et des autres ! Ne nie pas, c’est toi qui me l’as dit ! Alors non, Pierre, tu n’iras pas à l’atelier. Hors de question ! Rappelle-toi : c’est tout ou rien. Tout ou je pars.

     J’ai abandonné la lutte. Dès le lendemain soir je me suis retrouvé dans une réunion du Cercle des Anonymes Ecrivants. Ils étaient une douzaine assis en cercle dans une grande salle entièrement vide. L’officiant, un barbu avec une longue queue de cheval, m’a poussé sur le devant, en m’incitant à me présenter, à parler de moi sans rien dissimuler.

     J’étais vaincu. J’ai commencé ma longue confession :

     — Bonjour, je m’appelle Pierre. Depuis tout petit j’aime écrire. En fait depuis que je sais lire. J’ai toujours écrit. Sur des feuilles volantes, des petits carnets, des cahiers, sur l’ordinateur. Un jour j’ai écrit sur du papier toilette ! Qu’importe le support, j’aurais taillé des pierres à l’aide d’un stylet s’il avait fallu. Je dois vous dire aussi que j’écris partout. Au travail, en voyage, en vacances, dans les transports en commun, dans les jardins publics, dans les cafés, les restaurants… Et sur tout. Sur la vie, l’amour, la mort… Sur mes rêves, sur mes angoisses… Sur mes voisines, mes voisins, ma famille, mes amis… Sur tout. Au début j’écrivais en cachette, le soir, la nuit. Après j’ai commencé à écrire même en pleine journée, parfois dès le réveil. Et puis ça été l’engrenage. Les mauvaises fréquentations... Il y a eu Rolland, et sa devise que j’ai adoptée en toute conscience : « Chaque jour une page ! » Il y a eu Richard aussi. Chaque semaine j’attends ses propositions d’écriture. Je me jette dessus avec impatience, gourmandise. Longtemps je me suis caché la vérité. Elle était trop douloureuse. Trop honteuse. Je refusais de la voir…

     

    ©Pierre Mangin 2020

     

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    C’est un joli balai. Un balai en paille, muni d’un long manche en bois. Un balai, je l’avais senti dès le premier regard, capable de résister à l’épreuve du temps.

     

    Jamais je n’oublierai notre rencontre,  dans une antique quincaillerie. Moi, j’étais client. Ou, plus exactement, je tuais le temps en musardant entre les rayons de ce magasin d’une autre époque. Moi j’étais chaland, lui était exposé, une marchandise parmi des milliers d’autres de ce grand bazar hétéroclite.

     

    Il m’attendait, après les sauteuses en fonte et avant les tancarvilles, juste en face des tables à repasser.

     

    Je n’ai pas hésité un instant : je me suis saisi de lui et j’ai demandé au quincaillerie :

     

    — Combien ?

     

    J’avais ciré mes chaussures le matin même. Le vieil homme a tête d’usurier a dû me prendre pour un richou. Le prix qu’il m’a annoncé était sans aucun doute prohibitif. Je ne l’ai pas discuté. J’ai sorti les billets de mon portefeuille. J’ai payé. J’ai exfiltré mon balai de l’antre de ce profiteur. Et je l’ai amené chez moi.

     

    Il me semble, à ce stade de mon récit, entendre la voix de mon père :

     

    — Un balai n’a pas de main. Tu ne peux donc pas l’emmener. Tu l’as apporté chez toi.

     

    C’est vrai. Un balai n’a pas de main. Mais ce sont les objets que l’on porte. Et mon balai, dès le premier regard, j’ai su qu’il était un peu plus qu’un banal objet.

     

    J’habite une vieille maison, à flanc de montagne. Les murs sont en pierres, le sol est pavé de grosses lauzes irrégulières.

     

    Vous n’êtes pas sans connaître les avantages d’un balai en paille sur les balais en poils synthétiques. Les seconds glissent sur le sol. Alors que le balai en paille non seulement glisse, mais il gratte. Il est le seul à pouvoir extirper la poussière des moindres interstices. Il se glisse en profondeur là ou le poil synthétique se contente d’effleurer.

     

    Tous les deux, je le savais, nous allions faire du bon boulot.

     

    À peine arrivé à la maison je me suis jeté sur le balayage. Avec passion. Avec bonheur. La poussière volait, les miettes les plus infimes étaient dénichées. Bientôt je fus à la tête d’un joli petit bourrier.

     

    C’est quand, le travail achevé, j’ai regardé mon balai que la mauvaise conscience a frappé à ma porte.

     

    Mon beau balai semblé dépité. Des débris demeuraient coincés entre ses pailles, une toile d’araignée barrait sa chevelure, ses pointes étaient noircies de poussière. Il était ébouriffé, bref, il avait perdu de sa superbe.

     

    L’avais-je donc libéré du quincaillier usurier, pour le réduire en esclavage ? Allait-il devenir ma bête de somme corvéable à merci, tout juste bon à exécuter les tâches les plus ingrates, les plus avilissantes ?

     

    Je n’ai pas hésité un instant. J’ai emmené mon balai à la rivière. En lui parlant doucement je l’ai shampouiné avec soin, rincé avec application.

     

    De retour à la maison, j’ai allumé un feu pour qu’il ne prenne pas froid, tout en lui promettant que jamais, plus jamais, je ne me servirai  de lui pour balayer.

     

    D’ailleurs, depuis ce jour, jamais plus sa chevelure solaire n’a touché le sol. Il faut marcher sur la tête pour installer un balai la tête en bas.

     

    À la veillée nous parlons tous les deux en regardant les flammes danser dans la cheminée. Quand il fait beau, elle m’accompagne dans mes longues marches.

     

    Oui, elle… À force de vivre à ses côtés, j’ai compris que mon balai était du sexe féminin. D’ailleurs je lui ai donné un nom : Grace.

     

    C’est mieux de s’appeler par son prénom pour se parler.

     

    Au village notre bonheur fait jaser. La jalousie, sans aucun doute…

     

     

     

     

    ©Pierre Mangin 2020

     

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  •  Depuis de longues années Églantine Rozéria travaillait à l’écriture de son roman. Elle l’avait commencé adolescente, en écrivant des bouts d’idées sur un cahier quadrillé, un peu à la manière d’un journal intime dont les jeunes filles de cet âge sont friandes. Pendant ses études, un master de littérature appliquée, appliquée à quoi elle n’avait jamais véritablement saisi, elle avait continué de jeter des notes au quotidien, remplissant au fil des mois de nombreux carnets. Devenue adulte ses deux maternités successives n’ont pas freiné son élan notatif. Bien au contraire. C’est justement quand l’aînée de ses deux filles eu atteint l’âge canonique de deux ans qu’elle décida d’écrire son roman.

    Le soir de cette mémorable décision elle avertit Hector, son mari :

    — Désormais nos deux filles dormiront dans la même chambre. J’ai besoin d’un lieu à moi, d’un bureau où je vais écrire mon roman.

    Hector suggéra bien quelques autres aménagements possibles pour la création d’un bureau mais elle n’en démordait pas. Elle désirait une pièce à elle, une pièce où elle pourrait s’isoler et travailler à la création de son œuvre.

    — Nos deux filles ont à peine une année d’écart. Elles seront ravies de partager la même chambre !

    Ce fut vrai. À partir de cette date, quand l’une se réveillait la nuit elle s’empressait de réveiller l’autre. Et c’était dans l’appartement un joli concert de pleurs et de cris.

    Cela ne gênait en rien Églantine : elle dormait avec des boules Quies. Simplement Hector accusa au fil des semaines et des mois une fatigue de plus en plus marquée.

    Après deux pleines années d’un travail quotidien acharné, elle fut assaillie de doutes. Les pages qu’elles noircissaient quotidiennement étaient-elles susceptibles d’intéresser quelque lecteur ? Après tout, un roman, qu’est-ce ? Une histoire que l’on se raconte à soi ? Une bouteille que l’on jette à la mer en espérant qu’une âme la découvre ? Un message d’importance que l’on veut délivrer à ses contemporains ? Toutes ses questions l’assaillaient au point de la paralyser. Installée à sa table de travail plus rien ne venait. Nul commencement d’intrigue, pas davantage d’idée générale, pas seulement une phrase ou un mot, serait-il futile.

    Elle ne pouvait continuer ainsi. Avec toute la fougueuse spontanéité de sa jeunesse elle osa adresser son manuscrit à Amboise Gâtefin. Elle avait besoin de recevoir l’avis d’un écrivain, d’un vrai. Et écrivain, Amboise Gâtefin l’était. Il se taillait une solide réputation depuis la parution de « L’Espérance des moribonds », chez Caillenote et Boutinus. Depuis, il avait accumulé les distinctions et était considéré comme l’un des écrivains majeur de son époque. Les Nouveaux Littérateurs, c’était lui. Il n’accordait que de très rares entretiens, préférant laisser son œuvre parler. Contre toute attente Amboise Gâtefin acceptât de la recevoir. Peut-être avait-il été touché par l’insouciance de sa jeune admiratrice. Si tant est que Gâtefin soit capable d’être touché par quelque sentiment humain. Il la reçut dans son bureau, rare privilège que de pouvoir entrer dans le Saint des Saint, là où l’icône des Nouveaux Littérateurs créait. Il avait parcouru d’un œil amusé, si tant est que Gâtefin soit capable d’amusement, son manuscrit. L’avait jugé à l’image de la jeune femme en face d’elle : léger, manquant de consistance, en un mot comme en cent, inutile. Très impressionnée de se retrouver devant le maître, Églantine écoutait d’une oreille craintive le message que Gâtefin daigna lui délivrer. Il tenait en une injonction : souffrance. L’écriture n’est pas une partie de plaisir, lui martela t-il. L’écriture est un chemin de souffrance. Sans souffrance pas d’écrit qui vaille la postérité. La souffrance seule doit guider celui qui veut se coltiner avec le romanesque.

    — Contrairement aux apparences mon bureau au plancher marqueté, aux fenêtres donnant sur l’un des plus beaux parcs de la ville, aux rayonnages débordants de livres rares, mon bureau n’est pas un lieu paisible. C’est une salle de torture. M’asseoir sur ce fauteuil c’est commencer de souffrir. Sortir mon stylo c’est enfoncer plus avant les piques rongeant ma chair, commencer d’écrire c’est m’infliger des charbons ardents sur la peau, c’est m’écarteler au tourniquet, c’est pleurer des larmes de sang.

    C’est avec ces mots gravés dans la tête qu’Églantine rentra le soir chez elle, désemparée. Aussitôt elle décida de s’infliger de multiples privations afin de retrouver le souffle de l’inspiration. Pour commencer elle installa un lit de camp dans son bureau pour éviter la tentation des rapprochements charnels avec Hector, qui, comme chacun sait, sont monnaie courante chez les couples encore jeunes. Elle s’y allongeait lorsque, vaincue par la fatigue elle piquait littéralement du nez sur son œuvre. Elle ne mangeait que le strict minimum pour ne pas tomber d’inanition. Dans le seul but de ressentir de douloureuses crampes en se mettant à sa table de travail. Pour souffrir, elle souffrait. Et sa famille aussi. Hector se faisait difficilement à l’abstinence forcée, et les filles ne trouvaient plus dans leur mère les torrents d’affection qu’elles étaient en droit d’attendre. Quand elle eut perdu quatorze kilos et que les cernes alliés à la maigreur lui ravagèrent le visage Hector mis le holà à la lubie de sa femme. Il n’eut pas de mal à la convaincre d’arrêter cette folie car, pendant les six mois d’expérimentation de l’écriture souffrance, elle n’avait pas écrit une seule page dont elle soit véritablement enchantée. Le soir même Hector retrouvait sa chère Églantine dans le lit conjugal  et se rapprochait d’elle timidement, découvrant avec émotion un corps transformé par les privations.

    Après avoir récupéré allure humaine, Églantine se dit qu’il était important que son manuscrit soit lu par un œil neuf. Hector s’était souvent proposé de devenir son lecteur. En vain.

    — Tu me connais trop, répétait-elle, tu ne serais pas impartial.

    Elle pensa à Julien.

    Julien elle l’avait connu à l’université. Il avait depuis abandonné le romanesque pour se consacrer au journalisme. Églantine lisait de temps à autre avec plaisir ses chroniques qui paraissaient tous les jeudis dans les pages loisir d’un quotidien local. À l’époque de ses études, Julien était attiré par la jeune étudiante. Il en était un peu amoureux, sans jamais oser tenter sa chance auprès d’elle tant elle lui paraissait inaccessible. Aussi quand elle l’appela pour lui proposer de lire son manuscrit, il s’empressa d’accepter. Il dévora les pages avant de la retrouver dans un café du centre ville pour lui donner son avis aussi intransigeant qu’objectif.

    — Tes pages, lui dit-il en substance, tes pages sont ternes. Trop sérieuses, trop sévères. Elle manquent de ce souffle créatif un peu libertaire, ce souffle inattendu qui surprend le lecteur, l’embarque sans prévenir. Ton personnage principal est trop attendu. C’est une gentille maman, une épouse docile, bref, une femme sans surprise. Réagis ! Fais vivre à ton personnage des aventures !

    Oui, mais quel genre d’aventures se demandait Églantine. Sur cette question Julien avait une petite idée.

    — Pourquoi ne donnes-tu pas à ton personnage un amant ? Un homme qui lui ouvrirait des portes insoupçonnées, qui l’entraînerait dans une relation licencieuse et trouble…

    Jamais elle n’aurait conçu d’elle-même un tel scénario. Oui mais qui, se demandait-elle. Qui pour jouer le rôle de l’amant ? Devinant ses pensées, Julien se proposa. Ils conclurent le marché en topant par-dessus la table.

    Ils décidèrent de se retrouver quatre fois par semaine. Julien était formel : pour être inspirante la relation devait être soutenue, régulière. Ils se retrouvaient dans des chambres d’hôtels, parfois dans le petit deux pièces de Julien, en lisière de forêt. Parfois même en plein cœur de forêt, où la peur d’être découverte émoustillait l’épouse infidèle. C’est lors de l’une de leurs expéditions sylvestre que Julien lui souffla à l’oreille d’expérimenter des pratiques sexuelles hors du commun. Dans le seul but bien sûr, de libérer le souffle créatif de l’apprentie écrivaine. En rougissant elle accepta.

    Et c’est vrai qu’inspirée elle l’était. Chaque matin, chaque soir, quelques fois la nuit entière, elle noircissait des pages et des pages avec une facilité déconcertante. Ses doigts couraient sur le clavier au rythme de ses pensées, les phrases s’enchaînaient les unes après les autres, les chapitres se gonflaient, son œuvre allait enfin de l’avant.

    Mais, après six mois de cette course échevelée, elle prit conscience en se relisant que tout cela était bien ennuyeux. Elle avait écrit des centaines de pages, certes. Mais des pages, qui, si elles n’étaient pas emplies de cette sourde et morbide tristesse de sa période écriture souffrance n’en dégageaient pas moins une désagréable sensation de solitude et de vanité. À la vérité, des centaines de pages noircies à la hâte, peut-être pourrait-elle en tirer quelques lignes de valables. Pas davantage. Il était urgent pour Églantine de trouver un autre souffle.

    Elle ne se rendit plus à ses rendez-vous secrets et laissa Julien accumuler des messages sur son répondeur sans jamais lui répondre. Le galant éconduit se lassa et cessa de l’importuner. Comme elle avait décidé de faire le ménage dans sa vie, elle le fit aussi dans sa maison. S’ouvrait pour Églantine une longue période de nettoyage, récurage, rangement, tri. Quand il rentrait du travail Hector découvrait chaque soir un intérieur un peu plus propre, mais aussi un peu plus vide. Sur les étagères les bibelots disparaissaient les uns après les autres. Envolés les presse-papiers difformes en terre cuite, cadeaux de la dernière fête des mères des filles ; dans la colonne à verre le vase en cristal, héritage d’une lointaine tante défunte ; disparue la collection de deux-chevaux miniatures d’Hector. Dans la bibliothèque les étagères se vidaient inexorablement, à la manière de l’eau d’un bain dont on aurait retiré la bonde. La cuisine ne fut pas épargnée : vaisselle réduite au strict minimum, ustensiles idem. Son bureau lui-même suivit le même chemin. Après le passage de la furie ménagère Églantine, ne restaient plus dans la pièce qu’une planche, deux tréteaux et une mauvaise chaise. Dans la chambre des filles les jouets disparaissaient, et aussi tous ce petits riens qui font la joie des enfants : fanfreluches, petits bouts de papier doré, photos pieusement découpées de quelques idoles de la chanson. Aux filles et à Hector qui se plaignaient de ce nouvel état de fait elle répondait inlassablement que l’inspiration, pour s’épanouir, avait besoin d’un environnement zen, débarrassé de toutes les scories de l’accumulation.

    Et, effectivement, elle retrouva l’inspiration. Une inspiration parcimonieuse, une inspiration minimaliste. Finies les innombrables pages que crachaient l’imprimante dans un cliquetis mécanique. Les mots elle les choisissait avec une telle lenteur qu’après trois nuits de travail acharné elle parvenait tout juste à écrire l’équivalent d’un haïku. Après quelques mois de ce rythme elle dut se rendre à l’évidence. Pour écrire son roman, son grand roman picaresque, son grand œuvre comme elle l’appelait parfois, ça allait être long. Très long. Et ses cheveux risquaient bien d’avoir déserté le dessus de sa tête avant qu’un seul chapitre ne soit bouclé. Les filles retrouvèrent avec une joie non dissimulée un peu de bazar dans leur chambre, Hector dénicha de nouvelles deux chevaux miniatures. Églantine rechercha une nouvelle source d’inspiration.

    Un soir elle regarda avec passion une émission sur Arte consacrée aux rituels des écrivains. Elle décrétât aussitôt que c’était cela qui lui manquait. Et s’empressa de s’en créer. Le matin elle se levait à quatre heures trente précises, préparait son thé, toujours le même, un Earl Grey à la bergamote qu’elle laissait infuser trois minutes (pas une seconde de plus), dans une eau à quatre-vingt-dix degrés (pas un degré de plus.) À quatre heures quarante-cinq elle s’asseyait à sa table de travail après avoir ouvert grand la fenêtre, passait dix minutes à regarder la nuit et allumait son ordinateur. À six heures trente précises elle se levait, enfilait jogging et baskets, et partait marcher une heure d’un pas rapide. Toujours le même trajet. La place Sainte Hélène, déserte à cette heure matinale, les jardins des Cordeliers, le tour du petit lac de Belle-Île, le chemin de la baignade, la descente de la grande échelle (qu’elle prenait dans le sens de la montée) et retour par la rue Grande et l’avenue Marcel Lemoine. Elle franchissait la porte de l’appartement à sept heures trente, trouvait Hector en train de prendre son petit déjeuner, l’embrassait sur le front, filait prendre une douche rapide. Une douche froide, hiver comme été, relent de sa période écriture souffrance. À huit heures elle réveillait les filles, les habillait, confectionnait leurs petits déjeuners, les préparait et les accompagnait à l’école. Une fois les filles confiées à l’administration de l’éducation nationale, elle repartait pour une heure de marche. Un autre itinéraire, mais toujours le même. De retour à la maison à dix heures elle travaillait jusque midi et demi. Hector ne rentrait pas manger, les filles non plus, elle avait tout loisir de travailler sereinement. Quand l’horloge de l’église sonnait le coup de la demie de midi elle cessait. Au milieu d’une phrase si besoin. Ce coup unique sonnait la fin de son temps d’écriture, jamais elle n’y dérogeait. Le reste de la journée elle s’occupait des affaires de la maison, récupérait les filles à la sortie de l’école, bref, vivait la vie ordinaire d’une jeune femme mariée mère de deux enfants. Et elle recommençait ainsi le lendemain.

    Après plus d’une année sur ce rythme inébranlable, elle fut obligée de constater que le résultat n’était pas à la hauteur de ses espérances. Il lui fallait une autre source d’inspiration.

    Jamais encore Hector n’avait eu la permission de lire la prose de son épouse. Elle ne pensait pas que son mari puisse lui apporter quoi que ce soit dans ce domaine. Elle se trompait. Car c’est bien lui, le paisible Hector, à des années lumières des affres créatrices de son épouse, qui lui décilla les paupières. La bibliothèque du quartier où il emmenant les filles chaque semaine organisait un atelier d’écriture un vendredi soir sur deux. Il ne comprenait pas bien ce qu’atelier d’écriture pouvait bien signifier. Pour lui un atelier était un lieu bruyant, poussiéreux, où l’on réparait, colmatait, remettait en état divers matériels et machines. Il persuada cependant sa femme de s’y inscrire. Après tout, qu’avait-elle à y perdre ? Un peu réticente elle se présenta le premier vendredi et s’assit, bien décidée à ne pas piper un mot de la soirée. C’était compter sans l’animateur de l’atelier, un homme débonnaire à la barbe hirsute, qui possédait le don de délier les mots, de les libérer, qu’ils soient écrits ou parlés. Au fil des semaines elle prenait de plus en plus de plaisir à se rendre à l’atelier d’écriture. Sans qu’elle s’en aperçoive, elle se nourrissait. Des propositions d’écriture sans cesse renouvelées proposées par l’animateur, mais aussi des écrits des participants. Des écrits multiples, étonnants, à l’image des différents personnes assises autour de la vaste table. Certains étaient drôles, d’autres plus sérieux. Des textes poétiques lui provoquaient des frissons au plus profond de son être quand d’autres la poussaient à la réflexion. Alors qu’en sortant d’un repas elle se sentait rassasiée, à l’atelier elle ne l’était jamais. Elle aurait voulu encore plus. Il faut dire que la nourriture était autre, et les textes si frais, à peine écrits ils étaient lus, que l’indigestion était impossible. On riait aussi beaucoup à l’atelier, Églantine en revenait toujours d’humeur joyeuse. On mangeait aussi. Des gâteaux, des chocolats, des chatteries de toutes sortes. De l’avis de tous c’était le carburant indispensable pour l’inspiration. Après quelques mois de fréquentation assidue Églantine récupéra les kilos qu’elle avait perdus pendant ses temps d’errance inspirative. Bientôt elle laissa tomber ses barrières, piètres protections en vérité, et s’autorisa une écriture spontanée, instinctive, libre. Sans qu’elle s’en aperçoive sa manière d’écrire changea. Sa plume devenait moins torturée, plus facétieuse et son caractère lui-même s’en trouvait transformé, pour le plus grand plaisir d’Hector et des filles. Hector qui se félicitait d’avoir à ses côtés sa petite Églantine des premiers jours, les filles qui s’émerveillaient de l’affection débordante de leur maman.

    Et c’est dans ses nouvelles dispositions d’esprit qu’Églantine Rozéria se remit à l’écriture de son roman. Sur la première page elle a écrit en grosses lettres « Journal d’une femme ordinaire ».

    Et elle ne désespère pas d’un jour trouver le courage de l’adresser à un éditeur.

    ©Pierre Mangin 2020

      

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